Ecrit le 14 février 2004
Malheur aux enfants des gens heureux
L’Abbé Pierre a choqué bien des gens, le 1er février 2004 lorsqu’il a déclaré : « Malheur aux gens heureux. » Ou encore : « Malheur aux enfants des gens heureux. »
Délaissant l’appel « fraternel » à la solidarité, il s’est fait beaucoup plus incisif. « Bien sûr, les gens heureux ne veulent point faire de mal aux autres », a tenu à rassurer le fondateur d’Emmaüs . Mais ils « savent faire comprendre à leurs élus qu’ils veulent que d’abord soient servis leurs plaisirs de vivre avant qu’aux autres soient donnés les moyens de vivre ».
« Nous, compagnons, amis et responsables d’Emmaüs , vous lançons un appel. En février 1954, nombreux ont été ceux qui ont participé à l’insurrection de la bonté. Cinquante ans après, nous nous adressons à nouveau à vous. Et à vos enfants. C’est de leur avenir qu’il s’agit, autant que du nôtre. C’est maintenant que nous construisons le monde de 2054 »
En 1954, on se relevait à peine de la guerre. On avait eu faim, on avait eu froid. On avait souffert et on savait lutter pour survivre. On savait aussi se mobiliser. Vos parents l’ont fait. C’est à votre tour maintenant. Même si vous n’avez pas envie d’être dérangés dans un monde confortable pour beaucoup. Un monde du trop-plein.
Riches ...
Nous vivons dans une nation riche. Avec, cependant, des millions de personnes qui survivent sous le seuil de pauvreté.
... une nation qui devrait mobiliser toutes ses forces pour construire son avenir, mais qui laisse des millions de chômeurs de côté.
... une nation qui a tant construit qu’on y trouve près de trois millions de résidences secondaires. Et autant de personnes mal logées.
... une nation qui s’est dotée d’un système de protection sociale formidable. Et qui pourtant souffre, comme jamais, du manque de lien social, qu’aucune allocation ne saurait remplacer.
... une nation au milieu d’un monde de misère et qui voit les moins puissants comme une menace.
... une nation qui sait porter haut et fort ses idéaux, mais qui a besoin de retrouver l’estime d’elle-même.
Que sont la liberté, l’égalité, la fraternité, sans la dignité ?
Attendre ? Prendre peur ?
Alors que faire ? Attendre ? Laisser faire ? Se lamenter ? Compatir ? Assister ? Accuser ? Prendre peur ? Acculer la jeunesse au désespoir et à la violence...
Non ! Cessez de vous sentir impuissants devant tant de souffrances.
Trop facile d’attendre et de compter sur les autres ou sur l’Etat. Et dangereux.
Sortons de cette torpeur qui nous écrase. Nous vous appelons à passer à l’acte. Pour éviter que notre inaction ne devienne un crime contre notre humanité.
– C’est quand chacun d’entre nous attend que l’autre commence qu’il ne se passe rien.
– C’est quand nos voisins, nos collègues, nos amis verront que nous agissons qu’ils nous rejoindront.
– Faire des petites choses n’est jamais ridicule, n’est jamais inutile. Mieux vaut notre petit geste, notre petite action qu’un grand et beau rêve qui ne se réalise jamais.
– C’est en agissant que nous changerons le cours des choses.
– Soyons exigeants avec nous-mêmes pour pouvoir exiger des autres. C’est cela, la véritable solidarité.
Regardons autour de nous. Transformons ces visages anonymes de la misère en femmes et hommes qui peuvent nous aider à donner un sens à notre existence.
Intégrons dans notre vie quotidienne la cause des plus faibles.
Renonçons peut-être à une parcelle de notre confort pour faire une place à ceux qui n’en ont pas. Cela ne nous fera pas perdre la nôtre mais la rendra plus digne. (...). Allons au-devant de ceux auxquels on renvoie leur inutilité à la figure. Faisons avec eux comme si c’était nous. Ce n’est pas à nos gouvernements de nous dire comment être solidaires. C’est à nous de leur montrer la société que nous voulons. Ils comprendront.
Entre ceux qui ont perdu leurs raisons de vivre, parce qu’ils n’ont pas assez, et ceux qui ne trouvent plus leurs raisons de vivre, parce qu’ils pensent avoir tout, il faut s’aider.
Tout simplement pour que les humbles ne soient plus des humiliés.
Martin HIRSCH
[extrait du Manifeste contre la pauvreté, de Martin Hirsch (OH ! Editions, 175 pages, 15 euros) ]
Ecrit le 4 janvier 2006 :
Un petit centime de rien du tout
A la mi-décembre 2005, les Sénateurs, ont supprimé une taxe sur les vêtements : un centime, un petit centime de rien du tout, qui aurait pu être prélevé sur le prix de chaque vêtement neuf pour financer la collecte et le recyclage des vieux vêtements au profit des plus défavorisés. L’objectif de la taxe était de rapporter 40 millions d’euros par an aux associations caritatives, au premier rang desquelles Emmaüs -France, de plus en plus concurrencées par le hard discount.
Mais cette « taxe Emmaus » avait suscité une levée de boucliers de la filière textile et des représentants de la grande distribution. L’industrie textile a fait valoir que cette taxe risquait de provoquer la faillite de nouvelles entreprises du secteur, déjà sinistrées par la concurrence chinoise. Les distributeurs, eux, n’hésitent pas à acheter à vil prix en Chine !
C’est que, un centime, c’est pas d’la blague ! Un vêtement qui coûte 39,99 € serait ainsi passé à 40 € !! Seiul psychologique !
Le gouvernement ne voulait pas imposer ce centime. Mais il n’a pas hésité à instaurer un forfait de 18 euros sur tous les actes médicaux et chirurgicaux d’une valeur supérieure à 91 euros, ce qui s’ajoute aux dépassements d’honoraires.
Dans ce pays, il ne faut être ni pauvre, ni chômeur, ni malade !

