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Conte de Noël

Le départ de Mamie-Lilas

Ecrit le 23 décembre 2015

La nuit, à présent, fondait de plus en plus tôt sur ce qu’elle pouvait voir de son lit par la fenêtre de sa chambre : les arbres dénudés, pareils à des sentinelles prêtes à sonner l’alarme, un bout de toit derrière, un morceau de ciel par-dessus, décomposé, enchifrené de brumes. La nuit tel un grand oiseau sombre, les ailes étendues au-dessus de la maison de retraite, un oiseau qui ne se poserait pas et resterait ainsi déployé, en attente... Mamie Lilas trouvait que cette nuit précoce crispait un peu le cœur. Malgré le double vitrage de la fenêtre elle pouvait entendre le bruit qu’elle faisait, comme une respiration profonde au-dehors, elle pensait au ressac autrefois, dans son île natale, quelque chose de rythmé, de lointain, comme si tout s’efforçait de repartir, s’obstinant à vouloir continuer malgré cette nuit qui s’abattait ainsi, de plus en plus tôt.

Alors Mamie Lilas se demandait si l’enfant était encore là, assis sur le banc où elle l’avait rencontré la première fois - le banc où elle s’était mise près de lui et lui avait parlé, elle qui n’avait guère l’occasion de s’entretenir vraiment avec quelqu’un là, dans cette maison de retraite médicalisée où elle vivait depuis tant années, elle ne savait plus exactement combien. Longtemps, en tout cas. Elle n’avait pas eu le choix lorsque sa fille et son gendre avaient quitté la France pour aller vivre dans le pays où ils avaient trouvé du travail, au Brésil ou au Mexique, elle ne se rappelait plus trop. Ils avaient bien proposé de l’emmener avec eux, mais elle n’avait pas voulu, elle avait sa fierté, elle ne voulait pas s’immiscer dans ce foyer où elle serait une charge, alors ils étaient partis sans elle – pour le Brésil ou le Mexique ? Il était vrai qu’elle ne savait plus, et sans doute était-ce pour cela que le personnel de l’établissement affirmait qu’elle perdait la tête, elle avait entendu la dame qui l’aidait chaque jour à se laver et s’habiller le confier au médecin, ils étaient dans le couloir sur lequel donnait la chambre de Mamie Lilas, la porte était fermée et cette dame, Mme Veyron, ne s’était pas méfiée, elle parlait certes à voix basse, mais Mamie Lilas l’avait bien entendue :

« C’est triste, disait-elle au docteur, cela va faire trois mois que ses enfants ne lui ont pas écrit, et maintenant qu’elle n’espère plus avoir de leurs nouvelles elle perd tout à fait la boule. Elle s’est même mise à me raconter une drôle d’histoire au sujet d’un petit garçon qu’elle aurait rencontré dans le parc ; elle prétend que chaque jour elle va le retrouver et que c’est un enfant tellement gracieux, rieur et tendre. Mais il y a déjà plusieurs mois que la pauvre femme ne peut plus quitter sa chambre, alors comment voulez-vous ! Vraiment, cela me fend le cœur de l’entendre dérailler ainsi. »

Mamie Lilas, que tout le personnel de l’établissement tenait pour la pensionnaire la plus douce de toutes, une petite mamie haute comme trois pommes, ses cheveux blancs lui faisant une auréole bouclée autour de la tête, toujours à dire merci, toujours à sourire aux autres pensionnaires quand elle se rendait à la salle commune (elle ne parlait pas, mais son sourire suffisait, c’était comme un rai de soleil, là, dans la grisaille de cet établissement où nul n’avait atterri avec plaisir), oui, Mamie Lilas, toute douce qu’elle fût, avait éprouvé comme un coup de colère : pourquoi Mme Veyron persistait-elle ainsi à ne pas la croire ? La prenait-elle donc pour une menteuse ?

Car Mamie Lilas, elle, l’aurait juré sur son salut : l’enfant existait bel et bien. Si seulement Madame Veyron et les autres s’étaient donné la peine d’aller jusqu’au banc sous le grand cèdre, tout au fond du parc, force leur aurait été de constater qu’elle disait vrai. D’ailleurs comment aurait-ce pu n’être qu’une illusion d’optique, comme Mme Veyron le lui avait suggéré : cela ne faisait-il pas presque deux mois qu’elle rencontrait l’enfant, qu’elle le voyait et l’écoutait ?

C’était par un bel après-midi de la fin d’octobre qu’elle avait fait sa connaissance, elle s’en souvenait parfaitement. En s’aidant de son déambulateur elle s’était rendue dans le parc, il devait être vers les dix-sept heures, en plein milieu de la tranche horaire fixée pour les visites, mais Mamie Lilas, elle, n’avait jamais de visites, elle était née trop loin de ce pays, elle n’avait pas de famille, personne. Alors chaque après-midi elle sortait ainsi, elle se rappelait bien comment elle l’avait fait ce jour-là encore, le ciel très haut et clair, le parc vide comme d’habitude, les autres pensionnaires préférant rester dans la salle d’animation à jouer au loto ou aux cartes en écoutant des chansons de leur jeunesse, Georges Guétary, Charles Trenet, Tino Rossi… Mamie Lilas, elle, n’aimait pas ces voix sirupeuses qui vous reconduisaient toujours au temps ancien, mort depuis belle lurette. Ce qu’elle voulait, elle, c’était entendre la vie qui continuait, et où trouver cela ici, sinon dans le parc ? Un parc immense – pour rien, pour personne on aurait dit, alors elle aimait autant que ce fût pour elle.

Car là, comme elle l’expliquait à Mme Veyron, jamais le ciel n’avait tout à fait la même teinte que le jour précédent, jamais les nuages ne figuraient les mêmes carrosses, les mêmes navires, les mêmes monstres aériens, il était clair que la vie se poursuivait, rien ne revenait en arrière. Et il y avait la brise qui vous caressait la peau, les trilles des oiseaux, le grésillement des insectes. Il y avait même la mer, là-bas, tout au fond derrière les arbres, elle la devinait, elle la voyait presque, l’entendait.

Chaque après-midi Mamie Lilas s’enfonçait ainsi le plus loin qu’elle pouvait dans le parc, elle allait au-delà de l’endroit où l’allée bitumée s’incurvait et l’on ne voyait alors plus la maison de retraite derrière soi : on se trouvait ailleurs, la vie largement offerte, avec des rondelles de lumière qui jouaient à cache-cache sous les grands arbres, des risées qui bruissaient dans l’air pareilles aux allées et venues d’un immense éventail invisible vous souhaitant la bienvenue.

Comme elle l’avait expliqué à Madame Veyron, ce jour-là elle avait un peu peiné avec son déambulateur parce que l’allée, après le tournant, n’était plus asphaltée, il s’agissait d’une simple piste de terre qui sentait bon l’humus, le piquant mentholé de la végétation, la mer déjà…

A ce point de ses confidences à Madame Veyron, de nouveau Mamie Lilas avait éprouvé un peu de colère : Mme Veyron ne l’avait-elle pas interrompue en haussant les épaules :

« Ma pauvre Mamie Lilas, avait-elle dit, la mer est à bien deux cent cinquante kilomètres d’ici, on aurait un peu de mal à sentir son odeur, vous ne croyez pas ? »

Mamie Lilas, pourtant, en était sûre : la mer, elle l’avait sentie ; même, certains jours, elle l’avait entr’aperçue derrière les buissons, son luisant bleuté, son roulis de vaguelettes, sa façon d’entrer dans le ciel au bout des brisants. Pourquoi Madame Veyron lui mentait-elle ainsi ? Mamie Lilas le savait, la mer était là, il suffirait que son cœur malade lui permette un jour d’avancer plus loin, elle pourrait marcher sur la plage, entre les coraux et les goémons, et alors elle redeviendrait la petite fille agile qu’elle était toujours restée dans sa tête, elle courrait, elle danserait dans les vagues…

L’enfant, c’était à cet endroit du parc qu’elle l’avait trouvé, bien au-delà du tournant de l’allée, assis sur un vieux banc rouillé. C’était un enfant très brun, peut-être d’origine indienne, comme la plupart des enfants dans son île natale, avec des yeux si noirs qu’ils semblaient réverbérer la lumière, et tellement brillants, tellement tendres que quand il avait tourné la tête vers elle, ç’avait été comme une éclaboussure de soleil, une bénédiction. L’enfant souriait un peu, du grave sourire des enfants qui devinent tout, on n’a pas besoin de dire qui on est, pas besoin de rien expliquer.

Alors elle avait trouvé la force d’avancer encore jusqu’à ce banc, dans la terre molle du parc. Elle s’était assise près de lui, son déambulateur à l’arrêt devant elle, et, lorsqu’elle avait repris assez de souffle pour dire quelque chose, elle lui avait demandé ce qu’il faisait là, assis tellement calme dans ce lieu isolé, comme si c’était normal. Il avait alors posé la clarté extrême de ses yeux noirs sur elle et il avait expliqué :

« Il y a quelqu’un ici que j’accompagne. Je l’attends. »
Elle avait été un peu surprise. Il y avait toujours quelques pensionnaires qui avaient de la visite les après-midi, mais alors les enfants entraient dans l’établissement avec leurs parents, puis restaient dans la chambre du pensionnaire que ceux-ci venaient voir. Mamie Lilas avait souvent entendu les rires de ces enfants, leurs courses dans le couloir, et alors elle pensait à ses propres petits-enfants, si loin d’elle à présent, et son vieux cœur se serrait.
Il n’empêche. Elle était contente d’avoir rencontré cet enfant-là, qui attendait dehors. Elle aimait à croire que c’était un peu elle, oui, c’était aussi elle qu’il attendait. Puisqu’il n’entrait pas avec ses parents, puisque chaque après-midi désormais elle le rejoignait ainsi, s’asseyait près de lui sur le vieux banc, et cela se passait alors dans un tel silence qu’elle pouvait entendre tout ce qu’il lui disait malgré sa bouche close : chaque mot émanant du grave sourire qui étirait ses lèvres, des mots qui rayaient l’air comme des zigzags de libellules, des mots qui racontaient la mer derrière les arbres et, en effet, on entendait bien le bruit du ressac, on entendait le suçotement doux de la vague qui, après avoir embrassé le rivage, entraînait un chatouillis de sable sous elle avant de repartir vers la haute mer.

* * *

Depuis la première rencontre de Mamie Lilas avec l’enfant, il en avait donc été ainsi : tous les après-midi elle sortait de sa chambre, s’avançait dans le parc très loin, jusqu’à ce banc où l’enfant était assis, à attendre. Comme elle le raconterait un jour à Mme Veyron alors que celle-ci l’aidait à s’habiller, elle s’était une fois risquée à demander à l’enfant s’il n’avait pas un peu froid à rester ainsi dans le parc, la fraîcheur venait chaque jour de plus en plus tôt, les ailes de la nuit couvraient un peu plus vite les arbres, ce ne serait pas mieux qu’il entre dans la maison de retraite avec ses parents ? L’enfant l’avait regardée avec son sourire si grave et doux, il avait fait non de la tête et, de ses lèvres closes, était sortie la phrase suivante :
« Un jour j’entrerai mais le moment n’est pas encore venu. »

Elle avait été un peu surprise, se disant cependant que l’enfant faisait simplement preuve de prévoyance, il savait que l’hiver allait venir et qu’alors, comme il était si avisé, il accepterait d’entrer dans la chambre du pensionnaire que visitaient ses parents, il ne prendrait pas froid. Elle s’était sentie rassurée mais un peu triste quand même : ainsi, lorsque l’hiver serait venu, elle ne le verrait plus dans le parc ; aurait-elle même la force, alors, de s’y rendre elle-même ? Elle l’avait pensé mais, elle en était certaine, ne l’avait pas dit. Alors comment se faisait-il que l’enfant eût deviné, qu’il lui eût souri jusque si loin dans son cœur et lui eût murmuré distinctement : « Alors je viendrai te voir dans ta chambre, tu ne dois pas te faire de souci, je viendrai. » Son cœur s’était mis à battre plus fort, elle se rappelait même avoir ri : comment n’y avait-elle pas songé ? Evidemment, l’enfant pourrait alors s’absenter un bon moment de la chambre où il se trouverait avec ses parents, il pourrait venir jusque dans sa chambre à elle, ils se verraient donc, se parleraient comme à présent.
Puis viendrait de nouveau le printemps, l’été, l’automne, toute une longue année jusqu’à l’hiver, au cours de laquelle le même bonheur recommencerait, l’enfant serait de nouveau avec elle dans le parc et la mer s’ouvrirait à eux.

* * *
Ils étaient quatre ou cinq à tourner autour de son lit dans la chambre, elle pouvait les voir se pencher sur son corps, hocher la tête :
« Mourir ainsi la nuit de Noël ! disait Mme Veyron au médecin. Pauvre Mamie Lilas, toujours si gentille, toujours à remercier ! Et cela juste deux jours avant la petite fête que nous organisions pour fêter ses quatre-vingt seize ans, qui lui aurait fait tellement plaisir… »

Mme Veyron avait les yeux un peu embués, la voix assourdie : ainsi cette dame qui l’avait tant irritée en refusant de la croire s’était quand même un peu attachée à elle ? Mamie Lilas en était touchée, elle aurait voulu la consoler, elle aurait voulu lui raconter la nuit merveilleuse qu’elle venait de vivre :

… c’était très tard la veille, et elle, Mamie Lilas, était dans son lit, à ne pas dormir comme d’habitude. Depuis des mois, des années peut-être, il en était ainsi : son sommeil, très vite, se « cassait », comme elle disait. Alors elle restait là, dans les éclats de ce sommeil en mille morceaux, à attendre les yeux ouverts qu’il se reconstitue pour l’emporter dans ses plis, elle savait qu’il viendrait, il suffisait d’attendre patiemment et le sommeil, ayant enfin rassemblé tous ses éclats en un ensemble un peu mol, pâteux, revenait la prendre pour un petit quart d’heure, effaçant cette douleur si lourde et dure qui s’incrustait dans son bras gauche, sa poitrine, l’empêchant de respirer. Mamie Lilas n’était pas difficile, elle se contentait de ces brefs sommeils compatissants, elle attendait.

Elle n’aurait su dire combien de temps s’était écoulé ainsi, et puis, d’un seul coup, comme si une lueur lui avait frappé les yeux dans le noir, elle l’avait compris, su jusqu’au tréfonds d’elle-même : ce serait là, maintenant, que l’enfant viendrait la voir. Il fallait qu’elle reste éveillée, tant pis pour la douleur qui s’incrustait si fort, remontant encore plus haut - de plus en plus haut, de plus en plus loin -, la douleur qui l’étouffait comme si elle était entrée tête baissée dans une eau pesante et perdait pied, se noyait, oui, elle se noyait, c’était une noyade très lente, douloureuse d’abord, puis non : douce, infiniment douce… elle se noyait et la mer était devenue légère et tiède, lumineuse…

Ce fut alors : trois petits coups frappés à la porte de sa chambre - trois tout petits coups de rien, on comprenait que ce devait être une main d’enfant, un enfant un peu timide, très sage, qui ne voulait pas déranger. Elle avait chuchoté qu’il pouvait entrer, elle l’attendait, cela faisait si longtemps qu’elle l’attendait et voilà qu’il était venu, voilà qu’il entrait, il était dans la mer avec elle, il avait toujours ses mêmes grands yeux, si noirs de clarté, et elle voyait que c’était par là qu’il respirait dans cet océan qui pulsait autour d’eux, c’était par là qu’elle aussi s’était mise à respirer, par ses yeux à Lui, l’enfant au regard d’ébène et d’or, elle lui tenait la main et tout s’était recomposé comme ça aurait toujours dû l’être, tout s’était rejoint, la paix rétablie dans l’infini où ils nageaient ensemble, partout cette paix qui s’irradiait en onde d’amour, une paix comme une espérance vive au creux des roses de la nuit, elle aurait voulu le crier à Mme Veyron, au médecin, à tous dans la chambre autour de son vieux corps abandonné là comme une coquille vide, son corps si loin d’elle désormais, un corps qui ne lui ferait plus mal car voici qu’elle en avait un autre dans le sourire grave de l’enfant, ils partaient, oui, comme le sable emporté par la vague ils partaient et c’était ensemble : ils allaient là-bas où tout commençait pour toujours, et quelque part dans la nuit – c’était autrefois et c’est aujourd’hui – un enfant était né pour lui donner la main.

Signé : Marie-Thérèse Humbert, ce 2 décembre 2015 à St-Julien de Vouvantes.

Marie-Thérèse Humbert

Marie-Thérèse Humbert vit, se réalise dans l’écriture, sans pour autant négliger l’engagement dans la réalité locale, avec une préoccupation constante : la justice sociale. Voir sa biographie