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Agriculture, les départs précoces

Ecrit le 18 janvier 2017.

En agriculture, on parle de départ précoce quand il s’agit d’un agriculteur cessant son activité avant d’atteindre l’âge de la retraite (62 ans).

Les départs précoces révèlent un malaise dans la profession, difficile à cerner. Parce que les départs sont souvent subis, ils témoignent des difficultés, crises, économiques ou sociétales du secteur agricole.

L’ASP (Agence de Service et de Paiement) s’est intéressée à ce phénomène. Etudier le sujet des départs précoces, c’est prendre le pouls de l’agriculture française, par une entrée non habituelle. Les thèmes qui sont rattachés à ce phénomène sont extrêmement variés : santé, économie, stress, action sociale, suicide, foncier, transmission, impact de l’évolution des politiques agricoles.

Toutes les régions ne sont pas également concernées par le phénomène des départs précoces en agriculture. On peut constater que le sud de la France connaît un fort recul des terres agricoles, la Bretagne et les Pays de Loire aussi, où les crises sur la filière élevage se sont succédé.

 Pas anecdotiques

Les départs précoces ne sont pas le fait d’installations « anecdotiques » d’expériences de vie ou de mauvais aiguillage, puisque près de la moitié des départs précoces interviennent après une longue période d’activité, soit plus de 15 ans comme chef d’exploitation. Les chefs d’exploitation pluriactifs sont nettement plus concernés par les départs précoces que les chefs à titre exclusif. Sans doute parce que les pluriactifs peuvent trouver dans leur autre activité une possibilité de reconversion facilitant la cessation. Les 23% de chefs d’exploitation à titre exclusif qui arrêtent avant 55 ans doivent opérer une reconversion complète.

Les femmes sont légèrement sur-représentées dans les départs précoces : repésentant 25 % des chefs d’exploitations, elles représentent, en 2013, 38 % des départs précoces.

Les filières dont le taux de départ précoce est le plus important sont les catégories Maraîchage, Bovins-mixtes-ovins-caprins et Porcins, volailles. La filière céréales et grandes cultures est quant à elle particulièrement peu concernée par les départs précoces, seulement 20% des départs chez les céréaliers sont précoces, c’est le taux le plus faible parmi l’ensemble des productions.

Les sortants précoces occupent des exploitations de plus petites surfaces que l’ensemble des sortants.

 Les causes

Les causes de ces départs sont variées et entremêlées.

L’étude de l’ASP met le doigt sur la modification de l’environnement social des paysans. Environ 30 % des installations sont réalisées en dehors du cadre familial. Le rapport à l’exploitation est moins intime, moins personnel que chez les installés familiaux. L’arrêt de l’activité n’est pas perçu comme un échec mettant fin à une tradition familiale. En agriculture, vie privée et vie professionnelle ont très longtemps été mêlées. Ce n’est plus le cas. Le décalage avec les conditions de travail des autres catégories socioprofessionnelles, temps de travail, congés, revenus... peut conduire le chef d’exploitation à remettre en cause son statut, à aspirer, lui aussi, à plus de temps personnel, à une meilleure rémunération, à envisager d’autres modes de vie.

Les problèmes économiques et financiers, ressortent comme principal motif d’arrêt.

Ce motif englobe différentes situations : des refus de prêts bancaires, des manques de trésorerie, des difficultés après avoir réalisé trop d’investissements.

L’activité agricole est soumise à diverses crises difficiles à contrôler : aléas climatiques, maladies, ou crise de filières, autant de difficultés qui conduisent aussi à l’arrêt de l’activité, en particulier sur les structures d’exploitation modestes et mono-productives. Certaines structures d’exploitation nécessitent des investissements très lourds, induisant des emprunts importants et longs à rembourser. En particulier sur les exploitations d’élevage, les réglementations sanitaires et évolutions des normes peuvent être un facteur déclenchant l’arrêt d’activité, dès lors qu’elles imposent la réalisation de nouveaux investissements.

Souvent liées à des problèmes de filières, des mesures institutionnelles peuvent être prises pour réduire le volume d’une production. En Bretagne par exemple, suite à la grippe aviaire, en 2003 et 2007, des mesures ont été financées par l’Etat pour la cessation d’activité (dans le cadre de départs volontaires). En 10 ans, 500 000 m2 de poulailler ont disparu dans cette région.

La santé est une contrainte forte. Les agriculteurs ne mettent pas leur santé au premier plan de leurs priorités. Souffrir est normal en agriculture. Et se plaindre n’est pas très bien vu par ses pairs. Les droits des chefs d’exploitation en matière d’arrêt maladie et de maladies professionnelles sont très limités. Ainsi, ce n’est que depuis 2014 que les chefs d’exploitation ont droit à des indemnités journalières (600€/mois en moyenne) en cas d’arrêt maladie. En cas d’accident du travail, ou de maladie professionnelle, un chef d’exploitation se voit fixer un taux d’incapacité. Mais la classification n’est pas toujours adaptée à la réalité de la contrainte que représente ce handicap au regard de l’activité. Si le motif santé n’est pas souvent évoqué comme motif d’arrêt chez les départs précoces, il est en revanche un facteur significatif dans un processus de déclin économique de l’exploitation.

 Isolement, découragement

A toutes ces causes plutôt identifiées, viennent se rajouter de multiples motifs moins généralisables, moins mesurables, mais qui sont de réelles difficultés évoquées par les agriculteurs : l’isolement sur l’activité, mais aussi l’isolement géographique avec des exploitations de plus en plus grandes qui éloignent toujours plus le voisinage, le manque de reconnaissance, l’insuffisance des revenus au regard des dures journées de labeur, autant de facteurs conduisant de nombreux agriculteurs au découragement.

Mais les conséquences sont surtout sociales. Les crises sont d’abord individuelles, humaines. Le nombre d’exploitants diminue, les installations reculent, la tendance à l’agrandissement des exploitations est de mise, agrandissement « nourri » aussi par les départs précoces.

Mais les départs précoces ont aussi des répercussions collectives : par exemple les difficultés de l’élevage, production, très touchée par les départs précoces, impactent en amont l’approvisionnement, et en aval les abattoirs, les entreprises de
transformation, la distribution. L’enjeu du maintien de l’activité est donc important, aussi pour des raisons financières et économiques, dépassant les cas individuels.

Comment la profession agricole va-t-elle s’emparer de ce sujet ? Comment des agriculteurs se maintiendront-ils dans le futur, avec quels systèmes de valeurs ? Car si la famille est « désagricolisée », que les loisirs et les vacances sont si rares, que les revenus sont faibles, le travail laborieux, l’indépendance chimérique, la solitude pesante, et la reconnaissance sociale absente, quel sens pourra-t-il être donné à ce métier ?

Les départs précoces ne risquent ils pas de devenir la norme ? L’agriculture englobe des enjeux sociétaux aussi larges que l’aménagement du territoire, la conservation des paysages et des productions locales, la production de l’alimentation, ou encore la préservation de l’environnement. Le maintien de cette activité est un enjeu collectif de société.

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