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Manu Halet en Chine

Ecrit le 27 février 2013

Quand "On" était en Chine

"On", c’est moi, Manu, avec les autres singes qui m’entourent autour du monde. C’est l’envie de varier les récits de voyages, de parler à une autre personne, et ainsi d’écrire qu’on a souvent. Dans ce chapitre, l’histoire la voyageuse fantôme : Nathalie.

Au cours d’un long périple sur un même continent, il arrive souvent de croiser plusieurs fois, et par hasard, les mêmes voyageurs. Suivant, par la force du « bon-marché » (Là bas c’est l’enfer, y a rien à y faire, mais que veux-tu les hôtels sont pas chers), un itinéraire aux bourses limitées s’établit.

Ainsi, qu’On le veuille ou non, si "On" veut faire des sous avec la musique dans la rue et les bars, "on" doit suivre le tourisme. Souvent, "On" recroise des gens déjà croisés. "On" se souvient de Nathalie, à Tadlo, au sud du Laos. "On" déjeunait, fort décontracté, avec deux Français du Sancerre. Et voilà qu’elle arrive. "On" ne s’imaginait pas.

40 balais, 1m75, 80 kg au bas mot, rousse, les taches de rousseur qui vont avec, les cheveux crépus à la Jackson 5, bref, plutôt visible, spécialement au Laos. La banane jusqu’aux tempes, heureuse d’être faite. Echange type de voyageurs français à l’étranger :

  • « Hello, where are you from ?
  • - Ah, t’es Française. Tu voyages depuis combien de temps ?
  • - Ca fait x mois. Je suis arrivée à x puis je suis passée par x.
  • - Ah ouais, nous aussi, on a beaucoup aimé x.
  • - Ah, ouais, génial, puis j’ai fait x, et aussi x, et il y a 8 ans j’ai fait x. ("On" déteste les voyageurs qui disent « j’ai fait »)
  • - Bon, tu tires sur le x ?
  • - Ah ouais, super, merci, ça faisait trop longtemps que j’avais pas fumé du x. Au fait, je m’appelle Nathalix. »

Cinq minutes ont passé. Nathalie, les yeux désormais aussi rouges que le reste, s’en va. Probablement pour aller se coucher.

Manu Halet en Chine

Un mois plus tard, "On" est à Jinghong, au sud de la Chine : « Les garçons, les garçons, chuis trop contente de vous revoir, vous aussi vous FAITES la Chine ? ». Elle avait ce on ne sait quoi qui rappelle les sitcoms françaises de la fin des années 80, genre « Allez les garçons, on va à la cafet’ ? ».

Elle était arrivée en Chine en même temps que nous, avait choisi la même guest-house (piaule). Avait mangé au même restaurant, commandé le même plat de nouilles, le moins cher. S’était manifestement incrustée aussi. Les civilités passées, chacun reprit sa route, elle vers les sites touristiques du Yunnan, Nous vers l’inconnu de ses campagnes.

Le Yunnan et ses campagnes Photo : Le Yunnan et ses campagnes.

Un mois encore a passé. "On" arrive à Lijiang, au nord ouest du Yunnan. "On" est auréolé d’une gloire musicale naissante, dans la rue et dans les bars d’alcoolos surtout, et "on" vient ici pour jouer dans un festival. "On" recroise Nathalie. Même plus étonné. "On" commence à élaborer des théories : « c’est un fantôme, et je suis le seul à le voir. Ou plus plausible encore : elle est le guide du routard Chine 1989 réincarné qui arrive du passé pour faire un article sur un charmant petit hôtel rustique et douillet où l’on mange le chien et le riz avec la famille authentique ». Une époque révolue, même dans le reculé Yunnan, où les Mamas d’antan cuisinent des english breakfast et transforment la chambre d’amis, la grange en fait, en quatre dortoirs de 12 lits.

Ca rappelle à "On" plusieurs trucs. D’abord qu’il a beau cracher sur les coins touristiques, il s’y retrouve souvent. Puis que, même si c’est génial de voyager dans un autre pays, "on" y rencontre surtout d’autres voyageurs.

Logiquement, Nathalie prend la même guest house. « Je suis trop contente de passer plus de temps avec vous, les garçons. On va boire un coup ? » Que faire ? Elle est gentille, et "On" n’est pas méchant. Ca ne se fait pas, d’envoyer balader les gens, et elle a quelque chose de touchant.

Au Nord-Ouest du Yunnan, sur le Yang-tse Kiang il y a les Gorges du Tigre, parmi les plus profondes du monde, et les plus jolies, aussi. L’une des attractions du coin, le truc que se paye le touriste fauché, histoire de dire qu’il a vu du paysage. Ainsi, dans le minibus qui va vers les gorges, qui croise-t-on ? Oui, Nathalie : « Chuis trop contente de faire la visite avec vous les garçons. »
Alors qu’il y a probablement 35 minibus par jour, Nathalie a trouvé un moyen pour se retrouver sur la banquette du fond à gauche de ce bus-là. Sans concertation préalable. C’est en fait la théorie du fantôme qui l’emportait. Elle hante les gens.

Il fallait plier la randonnée avant la nuit, cinq km de montée douloureuse avant d’arriver au toit des gorges. Nathalie semblait déterminée à réaliser l’ascension avec nous : « Pff, apff, pff, vous croyez que c’est encore loin, les garçons, apff ? »

"On" l’attendait. Après une heure, sur un sentier, face aux montagnes grandissantes de l’Himalaya, des chèvres traversent paisiblement le sentier. A la suite du troupeau, une Nathalie en sueur, en boue et en larmes :

  • « Ah les garçons, que je suis contente de vous voir. [sanglot]. Je croyais m’être perdue, puis je suis tombée à ça du ravin et c’est les chèvres qui m’ont sauvée, [sanglot]
  • Les chèvres, mais comment ?
  • Elles ont un sixième sens, je m’étais égarée du sentier, elles sont venues me chercher. Oh j’ai eu peur. »

"On" se demande encore comment elle a pu se perdre, c’est un chemin unique, à flanc de montagne, mais passons. Nathalie, aujourd’hui, c’est un poil de carotte à la vapeur, sauvée par le bouc rouge de Monsieur Sanguin. On pourrait penser aussi à une chèvre qui, pour une fois, fait avancer la carotte.

Oui, des chèvres ont ramené Nathalie sur le droit chemin. "On", devenu berger, guida la dernière chèvre du troupeau vers la bergerie, une guest house tout aménagée pour les touristes. Le lendemain, Nathalie était partie vers d’autres prés. Elle quittait Lijiang quelques jours après notre retour des gorges : « On se donne des nouvelles, les garçons, voici mon email et mon facebook, chuis trop contente de vous avoir rencontrés. »

Une semaine après son départ, la rumeur enfle : Nathalie va revenir, blessée, accidentée en vélo. Elle veut qu’"On" lui réserve une chambre au rez-de-chaussée car elle ne peut même plus monter un escalier. Le fantôme est de retour, en larmes, le bras au triple de sa taille initiale et plus rouge que le reste, la jambe écorchée. Elle faisait une promenade à vélo dans la campagne chinoise, lorsqu’un chien peu commode l’a prise en chasse dans une descente. Nathalie en oublia l’un des aspect vitaux de la Petite Reine : il faut regarder la route, surtout en pente. Alors que Nathalie regardait le chien et tentait de lui foutre des coups de pied.

Il ne fallut que le premier virage de la descente. Les quatre fers en l’air, Nathalie chute lourdement dans le fossé. Le chien repart à ses occupations diaboliques, bien heureux de la réussite inespérée de sa poursuite. Avec un Chinois, une pareille agression lui aurait au moins valu un bon coup d’trique, et probablement de finir en brochettes.

Nathalie passe deux semaines de convalescence dans la guest house. Son bras droit est vraiment enflé, de la main au coude. Mais elle ne veut pas enlever la bague de son pouce, qui coupe pourtant la circulation du sang, de peur de l’abîmer.

« Tu peux pas comprendre, c’est sentimental.
- Je comprends juste que c’est un peu con de perdre un pouce, tu sais. »

Comme un esprit, une voix, un fantôme triste, elle hante la salle Internet : « Si vous voulez l’ordinateur les garçons, j’ai fini dans 5 minutes, mais vous fermerez pas ma page Facebook, OK ? Tu peux m’aider à faire mon profil Couch-Surfing ? Chuis contente, j’ai 17 amis qui « aiment » la photo du chien. » Puis elle repart vers les temples, les lacs et les monastères à prendre en photo, vers tant d’autres dangers potentiels.

Environ un mois et demi plus tard. "On" avait décidé d’aller au Japon. C’est l’un des pays les plus chers du monde, mais "On" avait tellement bien gagné sa vie en Chine avec la musique qu’il se le permettait. Un ferry opérait entre Shanghai et Osaka. Banco !

(Photo : Manu devant Pudong, le centre financier de Shanghai. Il y’a 20 ans, il n’y avait que des cabanes !)

Après une traversée assez mémorable de Shanghai, à la bourre, comme d’hab’, "On" arrive dans les temps à la douane. Des gens font la queue pour aller sur le quai d’embarquement. Et bien sûr, au milieu de la Chine, au milieu de Shanghai, à 10 000 km de notre dernière rencontre, sur un ferry où il n’y a que 40 personnes équipage compris, et plusieurs départs dans la semaine, Nathalie nous crie : « Les garçons, les garçons, ohé, c’est incroyable ça, moi aussi j’vais au Japon, chuis trop contente de vous revoir »

Pour le coup, c’est vrai que ça commence à être incroyable. "On" est-il le seul à la voir ? Est-ce qu’elle suit les gens, est-ce qu’elle les sent, est-ce qu’elle les hante, comment fait-elle ? Mais pas le temps pour plus de questions, le ferry part déjà, se faufilant entre la multitude de bateaux transportant charbon, terre, cailloux, pétrole, déchets et chiens à Shanghai.

Deux jours de traversée où "On" apprend que Nathalie a de la ouide dans son sac, mais que son sac, il est avec les bagages dans un container, et qu’elle ne peut pas le récupérer avant l’arrivée à Osaka, deux jours plus tard. Elle se rend compte que c’est risqué, et va voir un capitaine Stubing japonais :

  • « (Mensonge) Bonjour, j’ai oublié mon anti-inflammatoire (Pour son bras toujours enflé) dans mon sac qui est dans le container, pourriez-vous le récupérer.
  • Pas possible, interdit, désolé.
  • Mais, pour mon bras ?
  • Interdit. »

Il faut savoir que l’on ne discute pas la loi avec un Japonais. Mais surtout qu’il était aussi possible de garder son sac avec soi sur le ferry, d’où la bêtise. Puis c’est dommage, "On" en aurait bien fumé un.

Photo : Le bal incessant des bateaux sur le Pu

Le Japon est le pays le mieux organisé au monde, très à cheval sur la loi, très sévère pour la drogue. Comme l’herbe, qu’ils n’aiment pas du tout, notamment aux douanes. "On" quitte le ferry, passe à l’immigration, et dit : « Konnichi wa » au Japonais qui tamponne. Nathalie est derrière, plus rouge que jamais, stressée, ça se sent, ça se voit.

Il y avait 100 m à faire entre le tampon visa et Coco, ce sympathique labrador qui sent l’herbe et la poudre dans le sac des touristes. Cent mètres de poubelles et d’endroits où jeter incognito le pauvre sachet d’un gramme d’herbe chinoise (mauvaise). Son sac, elle l’avait désor-mais avec elle, depuis la sortie du ferry. La possibilité de voir du haut des escaliers qu’il y a un chien, et plein de contrôles. Pour au moins préparer un peu de bouffe à filer à Coco, si vraiment on s’entête à vouloir passer quelque chose.

"On" a bien dû attendre une demi-heure, Nathalie n’était toujours pas sortie du poste frontière. Alors qu’il y avait 10 douaniers pour 40 passagers, donc de quoi plier ça rapide et de retourner boire du saké. Elle a sûrement eu quelques sushis, payé une amende, découvert les geôles japonaises, ou chinoises, puis a été rapatriée à grands frais, quelque chose du genre. Une expérience qu’On ne souhaite à personne.

Les dix mois suivants, "On" ne l’a pas revue. Pas eu de nouvelles non plus, malgré une tentative de mail. Mais chaque fois qu’il voit de dos une rousse aux longs cheveux crépus, "on" a l‘impression que c’est elle, et hésite entre la curiosité de lui demander ce qui a bien pu se passer à la douane, ou la fuite. Quand "on" pense à elle, il ne peut s’empêcher de fredonner Tonton Georges : « Quand on nait qu’On… »

Pierrot, l’autre moitié du On

Signé : Manu Halet

Photo : La chèvre qui a sauvé Nathalie
Si ce n’est elle, c’est donc sa soeur …

Photo Lijiang : le fantasme chinois d’une Chine passée. Lijiang : le fantasme chinois d'une Chine passée.

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