Écrit le 2 juillet 2024
Les ingrats
C’est le journal Économie Matin qui le dit, sous la signature de www.danielmoinier.fr.
Effectivement, aucun président n’avait autant choyé ses entrepreneurs. Ceux-ci ont dû oublier tout ce dont ils ont bénéficié depuis 2017.
Commençons par le plan fiscal, avec la baisse du taux d’imposition sur les sociétés de 33 % à 25 %.
Puis la fin de la surtaxe exceptionnelle (moins 16,5 milliards d’euros).
Baisse des impôts de production (11,1 milliards d’euros).
Suppression de la CVAE (7,8 milliards d’euros, net des effets positifs sur l’IS).
Montée en puissance, puis pérennisation, des exonérations du CICE (5,2 milliards d’euros).
Au total, ce sont 28 milliards d’euros que les entreprises ont été exonérées chaque année entre 2017 et 2024.
La seule augmentation subie a concerné l’énergie, et la France n’en est pas directement responsable.
Les Français ne se sont pas aperçus qu’entre 2017 et 2023, malgré le Covid, les Gilets jaunes, l’inflation, le pouvoir d’achat a progressé de 0,5 % par an. Depuis 2020, celui-ci a augmenté deux fois plus vite qu’en Allemagne, et c’est même pour les 10 % les plus pauvres que la hausse a été la plus élevée, notamment grâce à la prime Macron.
Côté énergie, même si les Français ne s’en sont pas rendu compte, cela fait cinq années consécutives que la France affiche le taux le plus bas, vérifié par le classement Forbes.
Même la désindustrialisation, entamée il y a trente ans, semble en passe d’être vaincue. La France compte 520 usines de plus de 20 salariés qu’en 2016 (sur 16 520). Depuis les lancements de France 2030 et Choose France, les avancées dans les secteurs d’avenir sont significatives : 4 usines de batteries électriques ont été ouvertes ou sont en construction.
Il y a eu aussi un grand chantier : la simplification drastique du Code du travail, avec, pour couronner le tout, le plafonnement des indemnités de licenciement et la sécurisation des embauches.
La simplification du bulletin de paie est en cours.
Une première réforme de l’assurance-chômage a durci les règles pour accélérer le retour à l’emploi.
De gros efforts ont également été réalisés en matière d’apprentissage, ce dernier étant le parent pauvre des politiques de l’emploi. La libéralisation du système en 2018, avec l’octroi d’aides importantes — y compris à l’embauche —, a permis l’insertion professionnelle de 825 000 nouveaux apprentis en 2023.
L’amélioration de l’emploi a été le premier facteur de maintien du pouvoir d’achat général.
Le taux de chômage est passé de 9,6 % à 7 % mi-2023, et 7,5 % actuellement, en partie à cause de l’inflation. Plus de 2 millions d’emplois ont été créés, mais la baisse de l’immobilier a contribué à faire remonter le chômage.
Ce qui y a également contribué, ce sont les baisses massives d’impôts pour les ménages :
Suppression de la taxe d’habitation sur la résidence principale (18,6 milliards d’euros).
Réforme du barème de l’impôt sur le revenu (5,4 milliards d’euros).
Suppression de la redevance audiovisuelle (3,2 milliards d’euros).
La flat tax sur les revenus du capital (1,8 milliard d’euros).
Réintégration des hausses de taxes sur le tabac et l’énergie : ce sont 30 milliards d’euros de prélèvements qui auront été rendus aux Français.
70 % des entreprises ont été massivement aidées pendant le Covid, voire sauvées.
Presque tous ces avantages ont été en grande partie financés par la dette. Malgré cela, la cote du président Macron reste désastreuse.
Lu dans La Vie, sous la signature de Henrik Lindell
Le réalisme économique
« Le réalisme économique a changé de camp » : des économistes défendent le programme du Nouveau Front populaire.
Blocage des prix, SMIC à 1 600 € net, taxe sur les superprofits, rétablissement de l’ISF, abrogation des réformes des retraites et de l’assurance-chômage, revalorisation des aides au logement… C’est peu de dire que la « proposition macroéconomique » du Nouveau Front populaire (NFP), présentée le 21 juin 2024, inquiète les milieux de la finance et le MEDEF, qui dénoncent un risque d’exode des grandes fortunes et des investisseurs.
Des économistes s’engagent
Mais le NFP, qui réunit l’ensemble des grands partis de gauche, persiste et signe pour un programme économique dont il défend au contraire le sérieux. Pour étayer sa démarche, il a publié un « chiffrage » (un exercice visant à montrer que les mesures proposées peuvent aussi être financées).
De nombreux économistes, tels Julia Cagé ou Michaël Zemmour, non seulement approuvent les mesures et le chiffrage en question, mais les promeuvent publiquement, n’hésitant pas à partager les estrades avec des candidats du NFP.
Le chiffrage ne suffit pas
Mais le chiffrage, aussi précis soit-il, ne permet guère d’anticiper l’effet cumulé des mesures du programme du NFP. Si l’on étudie uniquement les effets immédiats, comme l’augmentation du SMIC de 14 %, sans prendre en compte les aides que le NFP propose aux entreprises pour les aider à supporter ce coût supplémentaire, on peut conclure à des risques macroéconomiques graves.
C’est ce que souligne l’Institut Montaigne, un think tank libéral, qui a étudié certaines mesures du NFP :
« Une augmentation [du SMIC, ndlr] pourrait en effet conduire à une hausse générale du coût du travail et dégrader durablement la compétitivité des entreprises », écrit-il sur son site.
Un cercle vertueux
Mais le programme du NFP ne se distingue pas seulement par une série de mesures « radicales » — outre l’augmentation immédiate du SMIC —, mais aussi par leur interdépendance, afin de déclencher un « cercle vertueux ». Le programme se fonde notamment sur une logique de relance de l’activité économique, selon les principes du keynésianisme.
Dès 2025, la gauche prévoit ainsi des investissements publics massifs « pour l’égalité et la justice », ainsi que des mesures allant dans le sens d’une « bifurcation écologique », qui devraient permettre, dès 2026, des transformations pour « changer la vie » : meilleur accès aux services publics pour l’ensemble des citoyens, développement du transport ferroviaire, soutien à la filière du bio, etc.
« Une rupture réaliste »
Pour mieux étudier les effets du programme proposé, l’Institut Rousseau, laboratoire d’idées indépendant proche de la gauche, a réalisé une « simulation numérique » qui prend en compte le « bouclage macroéconomique ». En clair, il s’agit de mesurer les conséquences d’une grande partie du programme sur le déficit public, la production, le chômage, l’inflation, etc., jusqu’en 2030.
Intitulé « Une rupture réaliste » et publié le 27 juin 2024, le document tend à montrer les effets nettement positifs du programme du NFP sur l’ensemble des variables économiques de l’économie française (PIB, dette, etc.), à l’exception notable de la balance commerciale, qui serait « légèrement dégradée ».
Taux de chômage en dessous de 4 % en 2030,
Inflation proche des 2 %,
Un déficit public qui se situerait à 3,5 % (contre 5,5 % aujourd’hui),
Quant à la productivité, elle augmenterait, selon l’Institut Rousseau, grâce notamment au passage aux 32 heures hebdomadaires.
Au regard des effets sur l’ensemble de ces indicateurs (hors balance commerciale), le NFP ferait nettement mieux que le « scénario de référence », à savoir le prolongement des tendances observées ces dernières années sous Emmanuel Macron.
Cette note contredit ceux qui crient au risque d’une « catastrophe économique », comme Olivier Blanchard, ancien chef économiste du FMI, ou une grande partie des observateurs libéraux, dont ceux de l’Institut Montaigne.
Besoins massifs de nouveaux emplois
La note, réalisée par une trentaine de spécialistes sous la coordination de l’économiste Gaël Giraud, prend particulièrement en compte les besoins d’emplois dans le cadre de la décarbonation du pays. Au total, quelque 260 000 emplois devraient être créés dans le secteur privé au cours des cinq prochaines années.
Dans le secteur public, face aux besoins immenses dans les secteurs de la santé, de l’éducation et de la justice, l’Institut Rousseau table sur la création de « 235 450 postes de fonctionnaires ou assimilés d’ici 2029 ».
Côté recettes, la note approuve les augmentations d’impôts pour les 10 % les plus riches (qui gagnent plus de 4 000 € par mois). Mais l’Institut Rousseau estime que le NFP pourrait aussi prévoir d’autres mécanismes de financement « innovants », « sans matraquage fiscal », avec un taux d’imposition maximal de « 50 % », limitant ainsi l’augmentation prévue de l’impôt sur le revenu.
Un travail pionnier
Les économistes ayant émis des avis favorables sur le programme du NFP soulignent que celui-ci est le seul à avoir été soumis à un tel travail d’analyse. Ils estiment que le programme des partis regroupés dans Ensemble pour la République, notamment autour du parti présidentiel Renaissance, est suffisamment connu quant à ses effets, dont beaucoup ne semblent guère probants, si l’on prend en compte le niveau actuel record du déficit et de la dette.
Quant au programme économique du RN, il est trop flou pour être soumis à un quelconque chiffrage. À l’Institut Rousseau, on souligne « que c’est la première fois en France qu’une modélisation macroéconomique est faite par une équipe de scientifiques pour tester un programme d’un parti politique », comme le résume l’un des auteurs de la note.
« Si notre avis est favorable, explique ce dernier, cela ne signifie pas que nous appelons à voter pour le NFP, mais qu’il s’agit de notre évaluation scientifique en tant qu’économistes. Les rumeurs répandues dans certains médias selon lesquelles ce programme conduirait à une catastrophe sont fausses. Le réalisme économique a changé de camp. »
Lu dans France 24 :
Comment Bolloré et son empire médiatique ont porté l’extrême droite aux portes du pouvoir
« Éric Ciotti a écouté ses militants, ça arrive parfois pour un chef politique », a estimé Pascal Praud, l’un des présentateurs vedettes de CNews, la chaîne phare du magnat. Il a ainsi raillé les « chefs à plumes » de LR qui condamnent toute alliance avec le RN : « Une droite déconnectée du terrain, sans idée et sans avenir, qui décidément ne comprend rien à rien, et surtout pas ses électeurs. »
Sur Europe 1, la radio de Vincent Bolloré, le directeur du Figaro, Alexis Brézet, a dénoncé « le déchaînement invraisemblable des anti-Ciotti », se moquant du récent bilan électoral des « vieux barons » de la droite. Soit Les Républicains s’allient au Rassemblement national, a-t-il résumé, soit ils sont condamnés à disparaître.
Avant les législatives du 30 juin, Europe 1 a aussi reçu l’ordre de médiatiser un autre des présentateurs vedettes de Bolloré, Cyril Hanouna. La star de C8 a activement promu une alliance élargie des partis de droite dans son émission très populaire « Touche pas à mon poste ».
L’alliance RN-LR, une victoire personnelle
Nouvellement élue députée européenne, Sarah Knafo est la compagne du fondateur de Reconquête !, Éric Zemmour, lui-même ancien chroniqueur de CNews. Sa candidature à la présidentielle de 2022 avait bénéficié d’un large soutien dans les médias de Bolloré. Malgré l’échec de sa tentative présidentielle, l’exposition médiatique d’Éric Zemmour a permis aux sujets de prédilection de l’extrême droite — immigration, criminalité, menace perçue de l’islam — de dominer la conversation politique. Son discours a, en outre, contribué à brouiller la frontière entre la droite « traditionnelle » et l’extrême droite. De quoi offrir un terrain fertile à « l’union des droites », projet cher à Vincent Bolloré.
Unifier la droite française et la porter au pouvoir a toujours été son objectif principal, selon Alexis Lévrier, historien des médias à l’Université de Reims Champagne-Ardenne. Un tel dessein implique de faire tomber les barrières qui ont longtemps séparé la droite classique de l’extrême droite en trouvant « des hommes liges, comme Éric Ciotti », capables d’établir des passerelles, poursuit-il.
Quoique contestée par quasiment tous les poids lourds des Républicains, l’alliance Ciotti-Le Pen pourrait bien porter ses fruits, puisque le Rassemblement National, soutenu par Éric Ciotti et une poignée de ses partisans, est arrivé en tête du premier tour des législatives. Il pourrait même éventuellement décrocher la majorité absolue des sièges à l’Assemblée nationale.
Ce scénario conduirait à la formation du premier gouvernement d’extrême droite en France depuis le régime de Vichy et à la consécration du parti d’extrême droite, cofondé par le père de Marine Le Pen, Jean-Marie Le Pen — condamné pour apologie de crimes de guerre, puis pour antisémitisme, ainsi que par d’anciens Waffen-SS.
« On sait pourtant que Vincent Bolloré a une méfiance à l’égard de Marine Le Pen, ce qui explique qu’il n’ait pas fait sa campagne en 2022, en raison du nom Le Pen et du programme, qui était trop social à ses yeux », note Alexis Lévrier.
Mais avec Jordan Bardella, désigné comme Premier ministre potentiel par Marine Le Pen, le Rassemblement national a trouvé un candidat que Vincent Bolloré peut soutenir, analyse l’historien. De fait, la victoire de ce RN serait « sa victoire, ce pour quoi il a fondé son empire médiatique », explique Alexis Lévrier.
Le « Bernard-l’hermite » des médias
Catholique et profondément conservateur, Vincent Bolloré s’est imposé comme le « prédateur financier » le plus prospère de France : l’empire qu’il a bâti dans les secteurs du transport, des médias et de la publicité s’étend de l’Europe à l’Afrique.
Au cours de la dernière décennie, il a progressivement étendu ses actifs médiatiques en France pour y inclure des chaînes de télévision, des stations de radio, des magazines de premier plan, le premier éditeur du pays (Hachette), ou encore l’omniprésente enseigne de vente de journaux Relay. Autre acquisition récente : le Journal du Dimanche (JDD), dont une grande partie des journalistes a quitté la rédaction à la suite de ce changement de propriétaire.
Souvent douloureux, ces rachats suivent une stratégie bien rodée, explique Alexandra Colineau, enseignante à Sciences-Po et membre de l’association de défense des médias « Un Bout des Médias ».
« On l’a vu avec iTélé, avec le JDD, avec Europe 1 : la stratégie consiste à acheter des médias et à les vider de ce qu’ils sont historiquement pour s’installer dedans, comme un bernard-l’hermite se met dans une coquille vide », explique-t-elle. La crédibilité précédemment acquise par « la coquille » est ensuite exploitée pour promouvoir un agenda radicalement différent.
Avec l’acquisition de la chaîne d’information iTélé (propriété du groupe Canal+), le magnat breton a provoqué en 2016 une grève record de 31 jours. Il a ensuite licencié l’essentiel du personnel et transformé la chaîne en une plateforme conservatrice, surnommée la « Fox News française », en référence à la chaîne pro-Trump américaine.
Chaîne d’information la plus suivie de France pendant deux mois consécutifs, CNews est plus justement décrite par ses détracteurs comme une « chaîne d’opinion ».
La prise de contrôle du JDD, à l’été 2023, avait déclenché une grève encore plus longue, après que Bolloré a annoncé choisir Geoffroy Lejeune pour diriger la rédaction.
Ce dernier était auparavant à la tête de l’hebdomadaire ultraconservateur Valeurs Actuelles, condamné pour incitation à la haine raciale après la publication de caricatures représentant la députée Danielle Obono (LFI) sous les traits d’une esclave enchaînée.
L’expansion agressive du milliardaire dans les médias a suscité la comparaison avec un autre magnat des médias, Rupert Murdoch. Ses nombreux organes de presse en Australie, au Royaume-Uni et aux États-Unis ont bouleversé les paysages médiatique et politique de ces pays.
Dans un cas comme dans l’autre, Alexis Lévrier perçoit une intention claire : pousser le débat dans une direction ultraconservatrice, en tirant les ficelles en coulisses, loin des projecteurs.
« C’est évidemment Murdoch son modèle », poursuit l’historien, qui pointe du doigt des empires tout aussi étendus, diversifiés, et avec la même volonté de ne jamais se présenter à une élection, mais de les gagner toutes.
Lors du conflit au JDD l’année dernière, l’historien David Colon, auteur d’un livre sur l’empire médiatique de Murdoch, a lui aussi souligné des parallèles entre les deux hommes d’affaires, mettant en lumière l’impact des synergies entre la télévision, la radio et la presse écrite.
« Lorsqu’il s’agit de concentration des médias, le facteur clé n’est pas le nombre de titres que vous possédez ou la taille de leur lectorat, mais plutôt la diversité des supports », a-t-il expliqué. « C’est cette propriété croisée qui permet de fixer l’agenda et d’influencer rapidement le débat public. »
Dans le cas de Vincent Bolloré, l’ampleur de ses actifs et leur orientation idéologique ont créé une situation sans précédent en France, ajoute Alexis Lévrier. « Jamais autant d’influence n’a été concentrée dans les mains d’un seul homme », ajoute-t-il. « Et jamais une telle influence n’a été utilisée pour promouvoir un programme aussi extrême. »
Cette concentration est rendue possible, selon Alexandra Colineau, par un cadre juridique laxiste qui permet à des milliardaires comme Bolloré de concentrer les ressources des médias et de leur dicter leur volonté. Son association « Un Bout des Médias » a formulé une série de propositions pour garantir que les journalistes aient leur mot à dire dans la nomination des rédacteurs en chef, mais elle déplore l’absence de soutien politique.
De nombreux spécialistes déplorent également l’absence de mesures coercitives à l’encontre des médias de Vincent Bolloré — CNews notamment — en réponse à leur refus répété de respecter les règles de diffusion publique.
La « Fox News française » s’est érigée comme la championne du franc-parler, face à des médias traditionnels supposément étouffés par le politiquement correct. Ses promoteurs prétendent ainsi servir au public français ce à quoi il aspire. Mais pour ses détracteurs, la chaîne a violé à plusieurs reprises l’accord de licence qui s’applique aux chaînes d’information en clair du pays, qui exige une couverture médiatique équilibrée.
« CNews ne propose que très peu d’informations réelles et pratiquement pas d’enquêtes, qui sont plus coûteuses à produire », observe Alexandra Colineau. « C’est avant tout une chaîne d’opinion, très marquée à droite. »
« Radicalité sans précédent »
Depuis 2022, Vincent Bolloré s’est présenté à deux reprises devant des commissions parlementaires enquêtant sur la concentration du paysage médiatique français. À chaque fois, d’un ton faussement naïf, il a minimisé ses actifs et nié toute intention politique.
« Je n’ai pas le pouvoir de nommer qui que ce soit à l’intérieur des chaînes », a-t-il déclaré à une commission du Sénat lorsqu’on l’a interrogé sur son rôle dans les nombreux départs qui ont secoué le groupe Canal+ après son acquisition en 2015, ajoutant : « Certains journalistes sont partis, d’autres sont revenus. C’est comme la marée, chez moi en Bretagne. »
À elles deux, CNews et sa chaîne sœur C8, qui diffuse le talk-show de Cyril Hanouna, ont reçu pas moins de 44 avertissements de la part de l’Arcom, l’Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique.
À ce jour, elles sont les seules chaînes françaises sanctionnées. Parmi les accusations figure celle d’incitation à la haine raciale, justifiée par les propos d’Éric Zemmour qui avait qualifié les enfants migrants de « voleurs, assassins et violeurs ».
Plus tôt cette année, le Conseil d’État a donné à l’Arcom un délai de six mois pour proposer des mesures plus coercitives afin de garantir que des chaînes comme CNews respectent les règles.
« Il y a des signes indiquant que les politiciens et les autorités se réveillent enfin face à la menace posée par les médias de Bolloré », souligne Alexis Lévrier, rappelant que la licence de diffusion de CNews doit être renouvelée plus tard dans l’année.
« Je pense que Vincent Bolloré est conscient qu’un certain nombre de garde-fous pourraient être renforcés dans les mois à venir », ajoute-t-il. « Entre-temps, ses médias ont intensifié leur rhétorique de droite. Ils n’essaient même plus de prétendre que leur couverture est équilibrée. »
Au cours de cette frénétique campagne des législatives, les chroniqueurs du clan Bolloré ont intensifié leurs attaques contre le Nouveau Front populaire. Certains ont qualifié la gauche d’« anti-France » et de « parti des étrangers », reprenant ainsi la rhétorique utilisée par la droite nationaliste antisémite qui a collaboré avec les nazis pendant la Seconde Guerre mondiale.
Quelques jours après son lancement, la nouvelle émission de Cyril Hanouna sur Europe 1 a déjà été mise en demeure par l’Arcom pour sa couverture manifestement biaisée de la campagne et ses critiques « virulentes » à l’égard de la gauche.
Guillaume Bigot et Pierre Gentillet, deux éditorialistes de Vincent Bolloré connus pour leurs positions pro-Kremlin, sont allés plus loin en se présentant aux élections législatives sous une bannière commune RN-LR.
« Même selon les critères des chaînes de Bolloré, la radicalité est sans précédent », déclare Alexis Lévrier. « Le camp de Vincent Bolloré est engagé dans une course effrénée contre les contrôles démocratiques sur les médias », ajoute l’historien. « S’il remporte cette course, nous pouvons dire adieu à ces garde-fous. »
Partout, tout le temps
Partout. Tout le temps. Sur toutes les antennes. Dans les journaux. Les mêmes mots, les mêmes thèmes, les mêmes têtes. De CNews à Europe 1 en passant par Le Journal du Dimanche, dans un fascinant mouvement d’autodigestion, le message est seriné, ressassé, répété : votez RN, votez RN, votez RN. Ce dimanche soir, pour Vincent Bolloré, c’est le grand soir, celui qui verra, il l’espère, accéder au pouvoir cette extrême droite qu’il a couvée, fait grandir, propulsée au firmament. Le résultat d’années à racheter, contrôler, vider de l’intérieur, asservir, mettre à sa botte des médias : Canal+, i-Télé, Europe 1, Paris Match, Le JDD. Ce méthodique détournement de télé, radio, titres de presse au profit de son idéologie par Vincent Bolloré, la revue Les Jours le révèle depuis huit ans dans ses séries L’Empire et L’Héritier. Ce dimanche soir, à 20 heures, il verra s’afficher le score du RN et saura si son pari est gagné totalement ou partiellement : il aura tout fait, tout donné.
On a déjà essayé
Lu sur france24.com
D’anciens résistants et déportés appellent à faire barrage à l’extrême droite
Quatre-vingts ans après la Libération, d’anciens résistants et déportés s’inquiètent de la possibilité de l’arrivée au pouvoir de l’extrême droite en France. À l’approche du deuxième tour des élections législatives, ils invitent les Français à se souvenir des valeurs de la Résistance et appellent à ne pas voter pour le Rassemblement national.
Il y a dix jours, Mélanie Berger-Volle vivait un intense moment de joie. Cette Franco-Autrichienne âgée de 102 ans a été choisie par le département de la Loire pour porter la flamme olympique en raison de son engagement dans la Résistance lors de la Seconde Guerre mondiale. C’est au sein de la cité des aînés à Saint-Étienne qu’elle a effectué son relais, un large sourire aux lèvres. « J’étais très contente de montrer qu’une personne âgée pouvait porter la flamme. Cela m’a fait tellement plaisir… »
Il y a dix jours, Mélanie Berger-Volle vivait un intense moment de joie. Cette Franco-Autrichienne âgée de 102 ans a été choisie par le département de la Loire pour porter la flamme olympique en raison de son engagement dans la Résistance lors de la Seconde Guerre mondiale. C’est au sein de la cité des aînés à Saint-Étienne qu’elle a effectué son relais, un large sourire aux lèvres. « J’étais très contente de montrer qu’une personne âgée pouvait porter la flamme. Cela m’a fait tellement plaisir », raconte-t-elle.
Mais aujourd’hui, son cœur n’est plus à la fête. Deux jours après le résultat du premier tour des élections législatives, qui a vu le Rassemblement national arriver en tête, Mélanie Berger-Volle ne cache pas son inquiétude. « Je n’ai pas d’autre possibilité que de dire ce que je pense », insiste-t-elle. « Je suis tellement étonnée que la France, qui a accompli tant de choses, bascule presque à l’extrême droite. »
« Je vote pour n’importe qui, mais pas pour eux »
Née en 1921 à Vienne, dans une famille juive, elle a vécu les heures sombres de son pays. En 1938, elle est contrainte de le quitter à la suite de l’annexion de l’Autriche par l’Allemagne nazie. « On a oublié que Hitler est arrivé au pouvoir légalement », souligne-t-elle. Après un séjour en Belgique, Mélanie Berger-Volle trouve refuge en France. Dès le début de l’occupation, cette militante communiste antifasciste décide de rejoindre la Résistance et distribue auprès des soldats allemands des tracts anti-hitlériens. Arrêtée en janvier 1942, elle passe par la prison Saint-Michel de Toulouse, puis par celle des Baumettes à Marseille, d’où elle réussit à s’échapper grâce à des camarades. Jusqu’à la Libération, elle poursuit ses actions de résistante.
Quatre-vingts ans plus tard, elle regrette d’assister à la percée de l’extrême droite dans son pays d’adoption. « Je vote pour n’importe qui, mais pas pour eux », résume-t-elle en faisant allusion au RN, le parti héritier du Front national. « Ils sont très intelligents. Ils disent qu’ils sont devenus comme tout le monde, mais si vous grattez un peu, rien n’a changé. À Toulon, quand il y a eu un maire FN , il s’est d’abord attaqué à la culture, alors que nous ne pouvons pas vivre sans cela. Ils veulent aussi faire des différences dans les cantines scolaires », poursuit l’ancienne résistante, qui assure qu’elle ira déposer son bulletin dans l’urne dimanche, malgré son grand âge. « Évidemment, j’ai toujours voté. J’ai lutté pour ça pendant la guerre. »
« Je ne veux pas qu’on soit gouverné par des anciens SS »
De l’autre côté de la France, Roger Lebranchu a lui aussi eu l’honneur de participer au relais de la flamme, le 31 mai, lors de son passage au Mont-Saint-Michel. « J’ai porté ce symbole qui représente la paix dans le monde et la dignité entre les peuples. Je n’aurais jamais pensé le faire un jour », souligne-t-il. Cet ancien champion d’aviron, sélectionné aux Jeux olympiques de Londres en 1948, a été choisi pour ses exploits sportifs, mais aussi pour son passé de résistant : « J’ai été arrêté en 1943 parce que je voulais rejoindre l’Afrique du Nord en passant par l’Espagne. »
Âgé de seulement 21 ans, Roger Lebranchu est déporté au camp de concentration de Buchenwald, en Allemagne, puis au kommando de Schönebeck. Il s’en échappe en avril 1945, juste avant l’arrivée des Américains. À son retour, il reprend la pratique sportive et devient champion de France d’aviron à deux reprises. Après avoir subi tant d’épreuves, ce rescapé a réussi à aller de l’avant. Mais du haut de ses 101 ans, il s’inquiète pour le devenir de son pays. « J’ai été déporté pour des faits de résistance et je ne veux pas qu’on soit gouverné par des anciens SS », lâche-t-il sans détour.
Roger Lebranchu fait référence aux membres fondateurs du Front national. Parmi eux se trouvaient notamment Léon Gaultier et Pierre Bousquet, deux Français qui avaient rejoint les rangs de la Waffen-SS. « Quand on a vécu les SS comme moi, on peut s’attendre à tout », insiste l’ancien résistant, qui espère « que le centre va se réunir et se tenir les coudes » face à l’extrême droite.
« Le danger est à nos portes »
Jean Lafaurie voit plus large. Pour lui, il est nécessaire de se rassembler au-delà de tout clivage politique : « Il faut bloquer ce parti qui est néfaste pour la France. Quand j’entends des gens de la droite actuelle ou des représentants du gouvernement dire qu’on ne peut pas voter pour le Nouveau Front populaire parce qu’il y a untel ou untel, je réponds qu’un barrage, c’est un barrage. On discutera plus tard. »
Depuis les résultats, il vit mal la situation politique en France, avec « un RN pratiquement aux portes du pouvoir ». Ce centenaire avoue « trembler un peu » : « On retrouve les éléments qu’on a connus à la fin des années 1930. Je crois qu’on évolue dans le même système. Le danger est aussi à nos portes. »
Il y a plus de huit décennies, Jean Lafaurie a déjà fait face à cette menace. À 20 ans, il s’engage dans les rangs des résistants communistes, les FTPF, dans sa région d’origine, le Lot. En juillet 1943, il est arrêté, puis condamné à dix ans de travaux forcés. Interné dans la centrale d’Eysses, dans le Lot-et-Garonne, il participe à une mutinerie qui se solde par l’exécution de 12 prisonniers et la déportation de plus de 1 000 autres vers le camp de Dachau, près de Munich. Jean Lafaurie y survit pendant presque un an, sous le matricule 73 618.
Après l’échec de cette tentative, la répression de Vichy est terrible : condamnation à mort et exécution de 12 prisonniers, déportation des 1 200 autres détenus à Compiègne, puis dans le camp de concentration de Dachau. 400 d’entre eux n’ont pas survécu à la déportation.
« Les camps de concentration, c’est un peu ce que comptaient faire les nazis dans tout le reste du monde. Un monde d’esclaves avec les nazis comme seul représentant de l’autorité », résume l’ancien résistant, qui a finalement été libéré en avril 1945, ne pesant plus que 36 kilos. Profondément marqué par cette terrible expérience, « ancrée » en lui, il se désole de voir que certains osent dire qu’il faudrait tenter un gouvernement d’extrême droite. « On l’a déjà essayé ! », s’emporte-t-il avant d’ajouter : « Ils ont peut-être changé leur façon de parler pour mieux tromper les gens, mais la base du mouvement est toujours la même. Marine Le Pen s’est affichée avec Poutine. La France est vraiment en danger, mais c’est le cas de toute l’Europe à l’heure actuelle. »
Depuis des années, Jean Lafaurie parcourt le pays pour témoigner devant des élèves. Il reconnaît que l’histoire de la Seconde Guerre mondiale ne s’est pas forcément bien transmise : « Il y a deux générations qui ont voulu oublier la guerre et qui n’en ont pas parlé. Il faut essayer de réveiller cette mémoire, mais ce n’est pas facile. On essaye de semer des petites graines avec l’idée qu’elles vont pousser un jour. »
« On va s’en sortir »
Daniel Huillier raconte aussi inlassablement son histoire auprès des jeunes. À 96 ans, il est l’un des derniers résistants du maquis du Vercors encore en vie. À l’occasion des élections, il a publié une tribune pour rappeler les valeurs de fraternité prônées par ses camarades de combat : « Dans la Résistance, il y avait bien sûr des Français, mais il y avait aussi beaucoup d’étrangers. Dans nos rangs, il y avait 36 nationalités. »
Originaire de Villard-de-Lans dans l’Isère, il prend part à la Résistance dès l’âge de 15 ans en suivant son père et plusieurs membres de sa famille : « J’ai perdu pendant la guerre deux oncles, des cousins et des camarades de 16 ou 17 ans. » Il y a quelques semaines, Daniel Huillier a participé aux cérémonies rendant hommage aux maquisards du Vercors. Il est attristé par la situation actuelle : « C’est dramatique ce qui se passe. On est dans la mouise. »
Pour lui, beaucoup de Français « ont mis un bulletin comme ça parce que nos dirigeants ne savent pas où ils vont ». Même s’il estime ne pas avoir « d’ordre à donner aux gens », il regrette que ceux qui votent pour l’extrême droite « ne pensent pas aux conséquences ». Lui qui a échappé de peu à la terrible répression du maquis du Vercors reste toutefois optimiste : « Il ne faut pas désespérer. On va s’en sortir. Il faut qu’il arrive malheureusement des choses comme cela pour que les gens commencent à réfléchir. »

