Ecrit le 14 mars 2018
Aujourd’hui, malgr ? les multiples occupations qu’on nous propose et toutes les sollicitations qu’on nous impose, bon nombre de nos contemporains disent qu’ils s’ennuient.
Dans le langage soutenu, le mot ennui est d’une grande force : il s’applique aux souffrances de l’ ?me. Ainsi on peut lire sous la plume de Racine dans Andromaque cet alexandrin ? : ?« ??Sa mort avancera la fin de mes ennuis ?. »( Acte I, sc ?ne 4), dans lequel ennui est synonyme de tourments de l’ ?me. De m ?me, une ?l ?gie de ch ?nier contient les vers ? :
« ?La vie est-elle toute aux ennuis condamn ?e ?? L’hiver ne glace point tous les mois de l’ann ?e ?!? ».
Le mot ennui d ?signe aussi une sorte de vide qui se fait sentir aux ?mes priv ?es d’action ou de centres d’int ?r ?t : ?« ?L’ennui est entr ? dans le monde par la paresse ? » a ?crit La Bruy ?re. L’ennui de Ren ?, h ?ros d’un roman de Chateaubriand (1802) s’apparente ? la m ?lancolie, au « ?spleen ? » des po ?tes romantiques.
Dans le langage ordinaire, il a perdu de sa force et se borne ? d ?signer une lassitude d’esprit, un manque de go ?t ou de plaisir ? faire quoi que ce soit, qui font para ?tre le temps tr ?s long. « ?Ce film,- ou ce livre-, ou ce cours- ou cette discussion- m’ont ennuy ?(e) au plus haut point ? ». « ?Chez lui, ou chez elle, tout respire l’ennui, on n’a rien ? se dire !? ». Notons ici que le sens de « ?je m’ennuie avec toi ? » est ? l’oppos ? de « ?je m’ennuie de toi ? »(je souffre de ton absence).
L’origine ?tymologique du terme est peu claire ? : il faut ?carter, comme le fait Littr ?, l’hypoth ?se qu’il viendrait du latin noxa ou noxia (tort, pr ?judice) qui phon ?tiquement n’auraient pas abouti ? ennui. Mieux vaut retenir le substantif inodium issu de l’expression latine « ?est mihi in odio ? » (cela m’ennuie), d’ autant plus que inodio a subsist ? dans l’ancien parler v ?nitien et qu’en proven ?al moderne m ? venes en odi signifie ? : tu m’ennuies.
Au pluriel, ennui change totalement de sens, il est alors synonyme de grave contrari ?t ?, de sujet d’inqui ?tude ? : il est accabl ? d’ennuis d’argent ? ; il s’est attir ? des tas d’ennuis ? la Lib ?ration. Quand on a des ennuis... on n’a plus le temps de s’ennuyer ?!
Contrairement aux apparences, l’ennui peut aussi ?tre une exp ?rience des plus positive. Ainsi Baudelaire explique la gen ?se de ses po ?mes comme « ? Une esp ?ce d’ ?nergie qui jaillit de l’ennui et de la r ?verie ? ».
Cette forme sup ?rieure d’« ??tre au monde ? » permet de prendre conscience du temps qui est une forme radicale de notre sensibilit ?. Leopardi le qualifie m ?me de sublime en ce qu’il parvient ? « ?transcender la dur ?e ? ».
Mieux encore ? : l’ennui « ?volontaire ? » peut devenir un exercice de libert ?, une r ?sistance aux imp ?ratifs actuels de consommation rapide des objets, de nous-m ?mes et des autres ? et de la suspension du d ?sir qu’il induit. Ne tombons pas dans le pi ?ge du « ?Je suis d ?bord ?, » ?connect ??« , donc je suis ? ». En croyant gagner du temps gr ?ce ? la rapidit ? des outils modernes qui nous entourent, nous distraient, nous happent, nous d ?vorent, ne serions-nous pas en train de perdre le n ?tre ??
Rappelons ici une des Pens ?es de Pascal sur le divertissement ? :« ?Tout le malheur des hommes vient d’une seule chose qui est de ne plus savoir demeurer en repos dans une chambre ? ».
Sachons exalter les vertus de l’attente ?! Ennuyons-nous intelligemment ! et initions les enfants au bon usage de l’ennui ?! qu’ils fassent leur la phrase de Jose Bergamin ? : ?« ?L’ennui des hu ?tres produit les perles ? ».
DEVINETTE ? : Qui a ?crit « ?L ?’ennui naquit un jour de l’uniformit ?? » ??
REPONSe ? la DEVINETTE du dernier num ?ro de La M ?e ? : « ?Veni, vidi, vici ? », c’est ainsi que Jules c ?sar a annonc ? au s ?nat la rapidit ? de sa victoire sur le roi du Bosphore en 47 avant J.C
Elisabeth Catala Blondel
Elisabeth Catala Blondel

