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La dictature argentine (1)

Ecrit le 21 janvier 2015

Justine B, originaire de Châteaubriant, est désormais installée en Argentine. Elle raconte ….

 Quand le passé redevient présent le temps d’un procès

Le 17 septembre 2014 devait débuter l’un des procès les plus importants du pays au Tribunal Criminel de la ville de San Miguel de Tucuman, capitale de la province de Tucuman (cf. carte). Ce procès, c’est celui de « Villa Urquiza I », centre de détention clandestin de juin 1974 à mars 1977, actif durant la dernière dictature militaire (mars 1976 - décembre 1983). Onze hommes sur le banc des accusés, quarante-trois victimes, prêtes à témoigner. La première victime, Julieta L., ne sera appelée finalement que le 7 octobre 2014 car, chaque mardi, jour des témoignages, les accusés étaient tous ou en partie « malades ».

Province du Tucuman.

Avant de rentrer dans le vif du sujet et de parler des différents rebondissements dans ce procès qui a fait beaucoup de bruit au niveau national, faisons un retour en arrière de quarante ans au travers de l’histoire, mise en lumière grâce aux mots de l’une des « ex prisonnières politiques », la première à s’être présentée au tribunal pour déclarer, Julieta.

 La dernière dictature militaire argentine : 1976 - 1883

Entre 1930 et 1983, les forces armées ont imposé des dictatures en Argentine à six reprises, violant ainsi les droits de l’Homme. Chacun de ces coups d’Etat (le plus sanguinaire ayant été le dernier, celui du 24 mars 1976) a mis en place un régime politique, économique et social répondant aux intérêts des groupes et des classes dominantes. Les militaires formaient alors le bras politique exécutant des ordres dans l’intérêt de ces groupes.

De l’autre côté, les forces populaires repoussaient et combattaient ces politiques, ce qui a coûté la vie à d’innombrables Argentins – trente mille disparus et dix mille morts durant la dernière dictature. La propagande dictatoriale a installé dans la société de l’époque l’idée que la violence politique dans le pays était la conséquence des actions de jeunes dans les années 1960-1970. Jeunes qui, selon le pouvoir militaire, s’étaient convertis massivement en un groupe d’êtres violents qui agressaient l’ensemble social, seulement pour le plaisir ou parce qu’ils avaient souffert d’un lavage de cerveau qui les poussait à servir ’’des intérêts étranges’’. [Ndlr : C’était le mot utilisé dans la propagande de l’armée, accentuant le côté négatif de l’opposition de gauche auprès de la population argentine. Comme si celle-ci servait des intérêts qui ne venaient de nulle part et donc non légitimes].

Comment a-t-il été possible d’obtenir de la population cette intériorisation alors que tout démontrait que c’était faux ? Qui pouvait ignorer des faits passés quelques années auparavant ? Seule, la persistante et habile répétition de cette idée répandue jusqu’à l’indigestion n’aurait pas été suffi-sante. La réponse doit alors se chercher dans un ensemble de raisons qui, sans exclure ce constant « matraquage informatif », inclut aussi des facteurs très différents. L’exemple le plus cité par les Argentins est celui de l’ignorance qu’ils ont de leur propre passé. L’histoire « officielle », celle qui s’enseigne à l’école, est vue comme l’un des éléments à partir duquel se construit l’identité avec un projet de pays bien déterminé.

Nous sommes en 1974, Julieta, me raconte : « On travaillait dans l’action de la paroisse   […] On voyait des similitudes entre le mouvement chrétien et le péronisme. Certes on avait des discussions politiques mais on travaillait aussi dans les bidonvilles pour l’alphabétisation des enfants. C’était un style de vie. Sur les six enfants à la maison, nous sommes quatre à avoir commencé à militer dès 1974. ». [(Toutes les citations sont traduites du Castellano (espagnol Argentin)]. Julieta faisait partie d’un groupe de jeunes, « Juventud Peronista », qui avait des idées politiques proches du péronisme.

Alors que tout le pays se remet peu à peu de la dictature de 1966-1973 appelée « Révolution Argentine », la répression se met de nouveau en place dans la province de Tucuman. « À partir du retour du Général Perón, les répressions ont recommencé et se sont intensifiées » (après 18 ans d’exil, Juan Perón est rentré en Argentine le 20 juin 1973). Au début de l’année 1975, un décret du gouvernement d’Isabel Perón, sous l’influence des hommes de droite présents au sein du gouvernement et de l’armée, ordonne l’intervention de l’armée dans la province du Tucuman pour « neutraliser et anéantir l’action des éléments subversifs » c’est-à-dire les opposants au « plan » économique de droite qui se mettait en place. Le centre de détention de « Villa Urquiza I » existait déjà depuis près d’un an.

En août 1975, le Général Jorge Rafael Videla arrive à la tête des forces armées du pays. Un nouveau coup d’Etat était déjà en marche. Un projet a peu à peu émergé. Il supposait un démantèlement définitif des institutions étatiques, la destruction de tout mouvement capable d’opposer une résistance et l’implantation d’un modèle d’économie de marché. La « lutte antisubversive » a été un plan de répression des organisations sociales qui ne partageaient pas la pensée des membres du gouvernement, d’où la nécessité de réprimer toute opposition à ce modèle politique et économique. Le Général Videla dirigera la junte qui a renversé le pouvoir de Perón lors du Coup d’Etat du 24 mars 1976 alors que l’Argentine n’était qu’à sept mois de l’élection présidentielle.

La dictature se met de nouveau en place. La dernière du pays. Cependant, cela fait des mois que répression, enlèvements, emprisonnements, tortures et assassinats de femmes, d’hommes et d’enfants sont en cours. Les militaires sévissent dans de nombreuses provinces et plus particuliè-rement dans celle de Tucuman où la répression a débuté plus tôt (en 1974).

« J’ai été séquestrée le 19 mars 1975. Je venais d’avoir 22 ans et j’étais étudiante à la faculté d’arts de Tucuman », raconte Julieta. « La nuit du 19 mars au 20 mars 1975, je suis réveillée de manière très violente. Bruits, cris, la lumière d’une lampe tor-che sur mon visage. La chambre où je dormais avait une ouverture sur le garage. Des hommes masqués et armés sont entrés. Ils m’ont jetée sur le sol en me disant qu’ils allaient me tuer. […]. Ils m’ont emmenée en voiture, les yeux bandés. »

Julieta est d’abord interrogée et torturée à la délégation de la police fédérale pendant environ cinq jours puis emmenée à la police de la province. Elle raconte : « Ils m’ont posé des questions sur mes frères et mes compagnons ».

Avant d’être emprisonnée dans le centre clandestin de Villa Urquiza, elle rencontre un juge, la seule fois en trois ans. « Quand je [lui ai] dit que j’avais été torturée et abusée, il m’a répondu : « ce sont les règles du jeu. ». Julieta est condamnée à trois ans de prison.

 La vie en centre clandestin

 « Villa Urquiza était un centre clandestin. Nous étions coupés du monde, personne ne savait que nous étions là ».

Le 14 juillet 1975 marque le jour de son transfert à Villa Urquiza. « Les jours vécus là-bas étaient comparables à l’horreur, à la terreur. […]. Pas de visites, pas de lettres. […]. Deux fois nous avons vécu un simulacre d’exécution. [...]. Dans ma cellule, il y avait neuf enfants et bébés. Ils pleuraient en permanence. On essayait de leur chanter des chansons, de jouer avec eux, pour qu’ils ne se rendent pas compte où ils étaient. […]. La plus jeune des femmes avait 14 ans, les plus âgées, plus de 70 ans. […] De la nourriture immangeable, des matelas infestés de puces, des conditions sanitaires déplorables. […] Maltraitances, tortures, malnutrition, douches froides, ils nous apportaient un matelas très tard le soir et nous le retiraient très tôt le matin. On ne pouvait rien faire, seulement rester assises et parler très doucement. Tout était illégal. Lire, penser, ... ».

Quelques mois plus tard, le 8 octobre 1975, Julieta est transférée dans un cen-tre clandestin de Buenos Aires (province de la capitale du pays), « Villa Devoto ». Le voyage s’effectue en avion avec plu  -sieurs arrêts dans différentes provinces. Des maltraitances, des menaces de les jeter de l’avion … L’horreur voyage avec l’ensemble des détenus. Julieta passe près de deux ans dans ce centre.

1978. Demandez à vos voisins ce que représente pour eux cette date en lien avec l’Argentine. Beaucoup répondront : « la coupe du monde en Argentine ! », et ils auront raison. « C’était la vitrine du pays. Soudain sont apparus la nourriture, quelques livres censurés ... ». Beaucoup de choses sont entrées en ligne de compte, dont la pression internationale, avant d’arriver à la date du 20 mars 1978, date « heureuse » pour notre ex-prisonnière politique. Ce jour-là, une liste de libération est arrivée. « Par chance, j’étais dessus. À 2h du matin, ils m’ont mise dehors en me disant que j’étais libre. J’avais l’uniforme de la prison, pesais 40 kg, ni papiers, ni argent, je pouvais à peine marcher et je ne connaissais pas Buenos Aires. On était en 1978 et on savait qu’ils tuaient toujours beaucoup de monde. »

Au musée du Rosario

Il aura fallu attendre cinq longues années, de prison pour certains, d’exil pour d’autres, avant le retour à la démocratie le 10 décembre 1983 avec l’élection de Raul Alfonsin, pour rendre petit à petit la liberté aux militants argentins encore en vie. P rentreront de leur exil. La démocratie voit le jour dans un pays détruit humainement.

Photo : Au Musée de Rosario, des photos de disparus, montrant que les disparitions
ont touché toutes les générations.

Si cet article vous a intéressé, je vous invite à lire les deux prochains articles ! L’un racontera l’histoire des procès qui ont débuté dès le retour à la démocratie en 1983, ont été subitement suspendus et ont repris depuis plusieurs mois dans l’ensemble du pays. Le dernier article sera centré sur le procès de Tucuman et le verdict prononcé (rendu le 23 décembre 2014).

Signé : Justine B.