Accès rapide : Aller au contenu de l'article |  Aller au menu |  Texte seul |  Liste complète des articles  |  Aide  |  Contact |
bandeau

Accueil > Châteaubriant > Conte de Noël - Voyage...

Conte de Noël - Voyage...

Ecrit le 21 décembre 2016

Il était une très ancienne fois trois vieillards d’un naturel solitaire à l’extrême, si casaniers qu’à la seule idée de se hasarder à une trentaine de mètres de chez eux ils étaient frappés d’angoisse. Fort heureusement, il n’y avait personne pour les forcer à s’aventurer si loin, cette histoire commençant là où ils habitaient : dans un pays de hautes montagnes et de plaines hérissées de pierres et de vent, à des milliers de kilomètres des lieux où vivent les autres hommes. A l’époque de ces vieillards, le temps était une roue tournant sans fin sur elle-même, de sorte que chaque jour se révélait aussi plein d’embûches que le précédent, figé dans la même saison d’ignorance, d’injustice et de violence.

Le plus vieux des trois, Gaspard, était aussi le plus grand. Il était même si grand que partout où il se trouvait - et cela jusque dans le noir le plus noir -, il était accompagné d’une ombre de taille variable, tantôt courte et opaque comme l’aile d’une phalène, tantôt longue et mobile comme la traîne d’un nuage. Gaspard était un idéaliste, un pur d’entre les purs. Sa pureté était telle qu’à l’époque lointaine où il vivait encore parmi les hommes, lorsqu’il devait prendre une décision qui l’amènerait à influer d’une manière quelconque sur la conduite des affaires d’hommes aussi condamnables, il préférait se réfugier à l’intérieur de son ombre. S’il avait fini par s’installer dans ce pays de sable, de pierres et de vent, à des milliers de kilomètres de tout lieu habité, c’était pour ne plus jamais être confronté à pareille nécessité. Ce qu’il voulait désormais, c’était étudier et méditer au calme, afin d’apprendre à s’accommoder au mieux du monde pervers où il était condamné à vivre.

Le plus jeune, Melchior, s’auréolait d’un certain mystère, aucun des deux autres ne sachant exactement d’où il venait. Un matin ils l’avaient trouvé assis sur la roche plate près du seuil de leur maison – une très haute maison de pierres blanches -, et, comme Melchior expliquait qu’il avait faim et soif et ne savait où aller, ils l’avaient invité à se joindre à eux : ils avaient lu quelque part, en effet, qu’ils devaient être trois. Depuis ils vivaient ainsi ensemble, passant le plus clair de la roue du temps à lire et étudier, plongés dans des parchemins si volumineux qu’ils devaient parfois unir leurs forces pour arriver à les dérouler. Les signes qui s’y étalaient s’avéraient fréquemment indéchiffrables, nombre d’entre eux étant si tarabiscotés qu’on aurait dit les silhouettes d’arbres d’espèce différente sur le point de s’envoler. Par bonheur, ces signes demeuraient toujours à ce stade de « sur le point de », et lorsque, chaque matin, les trois vieux déroulaient en tremblant un des parchemins, ils constataient avec soulagement que pas un seul n’avait encore pris la tangente.

Pour en revenir à Melchior, précisons ici qu’aucun document n’attestait qu’il était réellement « le plus jeune » des trois ; son visage était aussi raviné que celui des autres, sa barbe aussi blanche. Ce qui poussait ses compagnons à voir en lui leur benjamin, c’est qu’il avait l’habitude, quand un des passages du parchemin qu’ils étudiaient l’intriguait particulièrement, de le lire et relire de longues minutes en chantonnant, tournant en même temps l’ensemble de sa barbe sur elle-même, de sorte qu’à force d’être tournicotée, dès qu’il la relâchait elle se déployait en une multitude de bouclettes, ce qui prêtait à sa physionomie quelque chose de candide et d’espiègle.

Melchior était, selon les autres, d’un naturel exagérément naïf : tous les quatre matins il découvrait, dans ce qu’ils lisaient ensemble, un passage qui, à l’entendre, promettait monts et merveilles. Il demeurait alors un long moment clos là-dessus en un sourire d’extase, le visage illuminé d’enfance.

Hélas, toujours, en de tels moments, un de ses compagnons le tirait par la manche pour le ramener à la raison, soulignant avec gravité l’invraisemblance de ce qu’il affirmait, et le visage du malheureux, aussitôt, s’assombrissait – ce qui lui ôtait d’un coup la brève jeunesse qui l’avait illuminé.

A ces deux vieux s’ajoutait celui du milieu, dont le nom – Balthazar - résonnait comme un tambour. Balthazar était petit et frêle, et, peut-être pour compenser son aspect malingre, aimait à opposer des objections à tout ce qui pouvait être dit, écrit ou supposé. Il se montrait également si fier de son nom retentissant que souvent, lorsque Melchior s’extasiait sur un des passages obscurs offerts à sa vue, pour le seul plaisir de se faire entendre, il se désignait du doigt, s’écriant d’une voix forte : « Moi, Balthazar, qui ai l’esprit logique, je ne croirai jamais à de telles balivernes ! Oyez donc votre ami Balthazar ! »

Dans la haute maison de pierres blanches, cela résonnait comme le brusque vrombissement d’une flamme dans la pesanteur du temps - cette roue maudite qui, jamais, ne s’écartait du train-train de la lecture des vieux parchemins, avec leur chapelet de préceptes de résignation et de prudence – préceptes emplis de sagesse, certes, mais d’une sagesse si morne ! : à quoi pouvait-elle bien servir alors qu’elle n’annonçait aucun changement au cycle de violences et d’injustices qui sévissaient dans le monde, obligeant les trois vieillards à vivre dans la solitude ? Ainsi donc, malgré le nom-tambour de Balthazar, la barbe bouclée de Melchior et les ombres de taille variable de Gaspard, rien ne parvenait à éteindre la désespérance qui grandissait chaque jour davantage dans le cœur des trois vieillards.

Ce fut Melchior qui parvint un beau matin à les en sortir. Il avait ce jour-là usé de tout son charme juvénile pour obtenir des autres qu’ils s’arrêtent avec lui sur un passage qu’il trouvait insolite, et même - il avait hésité avant d’oser le mot -, « prometteur, oui, prometteur… d’on ne sait… quoi. »
Et, pour étonnant qu’il paraisse, peut-être à cause du caractère vague de la promesse dont parlait Melchior, du tremblement et de l’hésitation dans sa voix, au lieu de s’employer à le raisonner comme d’habitude, les deux autres marquèrent l’arrêt demandé, consentant à relire avec lui le passage en question - qui leur semblait, à vrai dire, un peu brumeux, mais, selon Melchior, était porteur… d’on ne sait quoi…

- J’avais à peine commencé à le parcourir des yeux, expliquait-il avec ardeur, que les paroles qui le composent m’ont paru jaillir de mon propre cœur, et voyez, dès que j’ai commencé à les chantonner, n’avez-vous pas perçu une mélodie infiniment douce, invitant à… on ne sait quel… départ ?
Or, jamais au grand jamais Gaspard et Balthazar n’avaient rien attendu de neuf des vieux parchemins ; ce qu’ils y cherchaient, c’étaient des conseils pour s’accommoder au mieux du monde dans lequel ils devaient vivre - un monde où toujours c’étaient les plus forts qui dominaient, et, du fait même de cette domination, leurs valeurs à eux s’imposaient à tous ; il s’agissait là, hélas, de la logique la plus imparable, on ne pouvait rien y faire.

Cathédrale de Strasbourg, XIe s.

Il n’empêche : ce jour particulier les deux vieillards acceptèrent de chantonner eux aussi avec Melchior, tournicotant également leurs barbes blanches – et les voilà soudain emportés à leur tour dans le texte du parchemin, sans qu’ils eussent la plus petite idée de la sorte de promesse auquel Melchior faisait allusion !
Ce dernier, alors, ne se sentant plus d’aise, se lança à suggérer que quelque chose de nouveau, oui, quelque chose de tout à fait nouveau allait apparaître… quelque chose comme… une étoile, pourquoi pas… une étoile inconnue allait apparaître là, au-dessus de leur maison, dont la lumière serait aussi douce et suave que celle d’une aubépine en fleur…

Arrivé là, Melchior, voyant les autres bouche-bée, s’était aventuré encore plus loin, déclarant que cette étoile pourrait bien signifier, après tout… qu’une nouvelle ère allait poindre – une ère où les valeurs jusque-là tenues pour irrécusables seraient mises en question, une ère qu’inaugurerait – ici il fonça carrément dans le fantastique, le Melchior ! -, qu’inaugurerait, oui, la naissance d’un enfant né de parents des plus humbles…

Pietro Cavallini SantaMaria
1296-1300
… - Autrement dit, hurla alors Balthazar, qu’une telle énormité avait soudain ramené brutalement à terre, un être faible et démuni à l’extrême, une brindille que la première brute venue pourrait réduire en miettes ! Une ineptie, Melchior ! Une folie ! Une aberration ! Moi, Balthazar - oyez donc votre ami Balthazar ! -, je refuse d’en entendre davantage ! »

Une aberration.
Gaspard, prudemment, s’était caché dans son ombre. Balthazar, rouge comme crête de coq, s’efforçait de reprendre souffle afin d’ergoter encore, de nier, dénoncer, écrabouiller, ratiboiser… Hélas, face à l’énormité de ce que venait d’inventer Melchior, il s’étranglait, ne parvenant plus qu’à balbutier, de plus en plus faiblement, « une aber…ra…fol…inept…aberr… »

Car, peu à peu, à son propre ahurissement, cette histoire d’enfant – un enfant petit et frêle comme il l’était lui-même – imprimant au monde une direction nouvelle lui semblait, comme à ses deux compères, quelque chose de tellement inattendu qu’il en était désarmé : qu’une telle fragilité parvienne à se dresser contre la violence des hommes, clamant haut et fort la dignité des faibles, appelant à la miséricorde, n’était-ce pas un superbe pied de nez à la logique, la floraison de l’impossible ? Et n’était-ce pas cela, au fond, que lui, Balthazar, avait toujours souhaité à son insu ?
A Yu Safronov – 2000

Au même moment, Gaspard, prudemment, sortait de son ombre : quel mal pourrait lui faire un enfant si humble ? se disait-il. Ne serait-ce pas au contraire lui, Gaspard, qui pourrait le blesser ?

Quant à Melchior, laissé la bride sur le cou, il brodait et rebrodait son conte à dormir debout, affirmant qu’il leur faudrait bientôt aller acheter des présents, puis se mettre sur leur trente et un pour les apporter à l’enfant. Tout un programme !

Ce fut ainsi que les trois vieillards se mirent à attendre. Ah, ce ne fut nullement une petite affaire comme vous seriez porté à le croire : dans la solitude de leur haute demeure ils durent affronter, chacun à sa façon, les innombrables maléfices de l’attente, ses tours, détours et diableries. La couardise de Gaspard ressurgit à plusieurs reprises : devant l’éventualité de devoir renoncer à son ombre-refuge, il éprouva de tels moments de frayeur qu’il voulut se draper dans sa pureté pour éviter d’agir. Balthazar, certains jours, retrouva le besoin, pour se mettre en valeur, de se lancer dans l’apologie du doute, ce qui le conduisit, par la force des choses, à finir par mettre en doute le Doute lui-même – de quoi se casser carrément la figure ! Melchior, emporté par son lyrisme, se prit à en rajouter : donnant carrément dans la folie des grandeurs, il présentait l’enfant comme une sorte de magicien doté de toute-puissance, un dieu plus imposant encore que tous ceux qu’avaient déjà inventés les hommes - à qui il conviendrait donc d’offrir de l’or, de l’encens et de la myrrhe…
Mosaïque – Ravenne – vers 600

Oui, déjà, avant même que nos trois vieillards ne se mettent en route, le ver, comme en toute entreprise humaine, était dans le fruit…

De sorte que lorsque l’étoile, enfin, parut, il leur fallut des semaines pour l’identifier : car elle n’était, en vérité, ni plus grande ni plus brillante que les autres, mais petite - si petite que ce ne fut pas au ciel, mais blottie en eux-mêmes qu’ils finirent par la trouver : une minuscule lueur chancelante qui menaçait à tout moment de s’éteindre...

Et il s’écoula encore des mois avant qu’ils se résignent à admettre qu’un tel enfant n’attendait d’eux ni or ni parfums précieux : le plus beau présent qu’ils pourraient lui faire, ce serait d’aller à lui les mains vides, l’humilité et l’espérance au cœur.
Albrecht Dürer-1504

Voilà donc comment un jour ou une nuit, il y a des années de cela, trois hommes commencèrent un long pèlerinage intérieur, guidé par une étoile minuscule . A l’heure qu’il est, il semble qu’ils soient loin d’être arrivés. Mais ils progressent, ils progressent…

Marie-Thérèse Humbert.
Ce 15 décembre 2016.