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Les inégalités mondiales se portent bien

Ecrit le 20 décembre 2017

«  L’inégalité économique est un phénomène complexe et multidimensionnel, et dans une certaine mesure inévitable. néanmoins, nous avons la conviction que si l’aggravation des inégalités ne fait pas l’objet d’un suivi et de remèdes efficaces, elle pourrait conduire à toutes sortes de catastrophes politiques, économiques et sociales » écrivent les auteurs d’un rapport paru en décembre 2017 et notamment Thomas Piketty et Lucas Chancel. Une synthèse de ce rapport peut être consultée ici. voir le site ri-2017

Les séries présentées dans ce rapport sont le fruit du travail collectif de plus d’une centaine de chercheurs et sont accessibles ici :
voir le site wid.world.

L’inégalité des revenus varie beaucoup d’une région du monde à l’autre. C’est en Europe qu’elle est la plus faible et au Moyen-Orient qu’elle est la plus forte. Ces dernières décennies, les inégalités de revenus ont crû dans presque tous les pays, mais à des rythmes différents, ce qui donne à penser que les institutions et les politiques publiques jouent un rôle dans leur évolution.

Part de revenus des 10% les plus aisés dans le monde

Les inégalités économiques sont en grande partie le fait de l’inégale répartition du capital. Celui-ci peut être détenu soit par le secteur privé, soit par le secteur public. « Nous montrons que, depuis 1980, de très importants transferts de patrimoine public à la sphère privée se sont produits dans presque tous les pays, riches ou émergents. Alors que la richesse nationale a augmenté de manière substantielle, la richesse publique est aujourd’hui négative ou proche de zéro dans les pays riches. Cette situation limite vraisemblablement la capacité d’action des États contre les inégalités, et elle a assurément des conséquences importantes pour les inégalités de patrimoine entre individus. ».

Selon le document, les 1% les plus riches ont profité deux fois plus de la croissance des revenus que les 50% les plus pauvres au cours des dernières décennies. Ce résultat tend à démontrer les limites de la théorie du ruissellement prônée par Donald Trump et Emmanuel Macron, qui voudrait que les premiers de cordée, à savoir les plus riches, hissent vers le haut les plus pauvres.

Que faire ? « Si les tendances actuelles sont prolongées, les inégalités continueront à augmenter. Si en revanche, dans les décennies à venir, tous les pays suivent la trajectoire d’inégalité relativement modérée dessinée par l’Europe ces dernières décennies, les inégalités de revenus dans le monde pourront diminuer – ce qui constituera aussi un grand pas en avant vers l’éradication de la pauvreté dans le monde  ».

Concrètement, lutter contre les inégalités de revenus et de patrimoines dans le monde exige d’importants changements de politique fiscale au niveau national et mondial. Les politiques éducatives, la gouvernance des entreprises et les politiques salariales devront être revues dans de nombreux pays. La transparence des données est aussi un enjeu majeur.

En effet, l’impôt progressif est un instrument éprouvé pour lutter contre la croissance des inégalités de revenus et de patrimoines au sommet de la hiérarchie. «  Il est normal que ceux qui ont le plus le moyen de contribuer contribuent davantage ». Par ailleurs la création d’un registre mondial des titres financiers permettant d’identifier les détenteurs porterait un coup sévère à l’évasion fiscale, au blanchiment d’argent et à la montée des inégalités.

Améliorer l’égalité d’accès à l’éducation et à des emplois bien rémunérés est essentiel pour remédier à la stagnation ou à la faible croissance des revenus de la moitié la plus pauvre de la population. Mais, attention, disent les auteurs, «  La démocratisation de l’accès à la formation est un puissant levier, mais sans mécanismes garantissant que les individus du bas de la hiérarchie auront accès à des emplois bien rémunérés, l’éducation ne suffira pas à réduire les inégalités. Pour ce faire, une meilleure représentation des travailleurs dans les organes de direction des entreprises et des salaires minimums corrects seront des instruments importants  ».

Pour remédier aux inégalités de revenus et de patrimoines actuelles et prévenir leur aggravation, les États doivent investir dans l’avenir. Combattre les inégalités existantes et prévenir leur aggravation nécessite des investissements publics dans l’éducation, la santé et la protection de l’environnement, mais ceux-ci sont d’autant plus difficiles à réaliser que les Etats des pays riches se sont appauvris et lourdement endettés.

Ce rapport conforte celui publié en 2017 par l’observatoire des inégalités en France. «  Les plus riches continuent à s’enrichir. A l’étage du dessous, au niveau des classes moyennes, c’est plutôt la stagnation. Et puis, à l’étage du dessous, dans les couches les plus pauvres, on a des baisses de niveau de vie. Il n’y a pas un plongeon des plus pauvres qui s’appauvriraient mais une détérioration. Les plus pauvres gagnent un peu moins aujourd’hui qu’hier. Et ça, c’est tout à fait nouveau dans notre histoire sociale  », affirme Louis Maurin, l’un des directeurs du rapport.
Plus d’égalité

« Tout le monde aspire à plus d’égalité. c’est un discours largement partagé dans la société. C’est une aspiration collective. Après, on peut se demander pourquoi on ne fait pas mieux, pourquoi les politiques publiques ne sont pas à la hauteur et pourquoi, par moment, chacun d’entre nous bénéficie des inégalités, au détriment des autres, et peut-être y trouve son compte », questionne ce rapport.

Un grand nombre de commentateurs refusent de voir les conséquences de cette montée des écarts entre milieux sociaux. À l’opposé, la dramatisation n’aide pas davantage. « Ainsi par exemple, l’école française n’amplifie pas les inégalités comme l’a pourtant indiqué récemment un rapport officiel. Le modèle d’un État social à la française, s’il n’a rien de « providence », n’est pas à l’agonie : notre pays demeure l’un des pays où il fait le meilleur vivre sur la planète. Les autres pays sont loin de faire mieux que la France, y compris dans le domaine de l’emploi. Le chômage mine notre société mais les meilleures « performances » de nos voisins ont le plus souvent été obtenues au prix d’une montée de la pauvreté laborieuse ou en sortant une partie des actifs du marché du travail  ».

Si la France reste l’un des pays dans le monde où le taux de pauvreté est parmi les plus bas, l’Observatoire des inégalités dénonce surtout l’hypocrisie sociale française qui n’assume ni la paupérisation, ni la précarisation d’une partie toujours plus importante de ces citoyens.

«  Que les riches s’enrichissent, c’est monnaie courante ; que les pauvres s’appauvrissent, cela change la donne. Ce choc nourrit une haine envers ceux qui continuent à profiter » dit l’Observatoire des Inégalités. « La violence des inégalités subies par une partie de la jeunesse est mal mesurée par les autorités en charge des politiques éducatives. L’injustice scolaire nourrit une défiance vis-à-vis de l’institution, et cette défiance structure les rapports sociaux. Les enfants des milieux populaires savent que la compétition est faussée face aux initiés du système. Pas tant en raison de l’aide directe des parents favorisés à leurs enfants, mais du contexte dans lequel ils baignent (confort matériel, loisirs, langage, etc.) et de leur connaissance des rouages du système (exigences, orientation, etc.).

Les cinq années qui viennent seront décisives. Le défi qui s’ouvre pour la nouvelle majorité est clair : va-t-elle arriver à recoller les morceaux entre ceux qui sont à la peine et ceux qui profitent, ou va-t-elle laisser faire  ? Va-t-elle mettre en œuvre de véritables politiques de lutte contre les inégalités, en cohérence avec notre devise républicaine, pour une société plus équitable mais dont le fonctionnement serait fondé sur d’autres valeurs que la seule compétition ?