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Brésil (03) : le massacre de Carajas

(écrit le 10 avril 2002)

Le massacre de Carajas

Ils marchaient depuis une semaine, par courtes étapes nocturnes, quand la chaleur était insupportable. « Ils » : quelque 4 500 paysans sans terre, en route pour Belém, capitale de l’Etat du Pará au Brésil. Ils allaient exiger des autorités l’expropriation de la fazenda Macaxeira (1)

Le 17 avril 1996, ils sont à Eldorado do Carajás. Au-dessus du campement flottent les drapeaux rouges frappés à l’emblème du MST (mouvement des sans-terre). Du bureau du gouverneur, à Belém, le major Oliveira reçoit l’ordre de dégager la route. « Dans l’après-midi, des troupes de la police militaire ont commencé à débarquer et nous ont encerclés, raconte Oelia, institutrice à l’école des sans-terre. Tout de suite, sans chercher à parlementer, sans sommation, ils nous ont bombardés de grenades lacrymogènes puis ont ouvert le feu »

Les militaires étaient sortis de leurs casernes sans identification sur leurs uniformes, ni aucun enregistrement individuel de leurs armes. Au lieu de débloquer la voie, ils la bloquèrent complètement, arrivant avec leurs troupes des deux côtés de la route et sortant de leurs cars en tirant. Un véritable guet-apens qui impressionna toute la foule qui se mit à courir désespérément vers la cambrousse. Résultat : 19 morts ! des centaines de blessés, dont 64 d’entre eux avec de lourdes séquelles pour le restant de leurs jours. En sachant que parmi ces morts, 13 d’entre eux ont été froidement exécutés à l’arme blanche, (et non par des coups de feu), après avoir été fait prisonniers.

Oziel, le jeune leader, âgé de 18 ans, a été fait prisonnier, torturé face à ses camarades, puis exécuté à coups de crosse, pendant que les militaires exigeaient qu’il crie : Vive le MST ! (Mouvement des sans terre). Ce fut un massacre prémédité et planifié, pour donner « une bonne leçon » à ceux qui luttent pour la réforme agraire.

Un premier procès des 150 militaires impliqués dans ce massacre, en août 1999, a tourné court, suite au scandale de l’acquittement initial des trois officiers principaux responsables du massacre.

8 avril 2002 : procès

A partir du lundi 8 avril 2002 va avoir lieu au Brésil, un nouveau procès des officiers qui ont participé à ce Massacre d’Eldorado dos Carajás. Il est prévu à l’auditoire du Tribunal de Justice de l’Etat du Pará, dans la ville de Belém. Il sera présidé par Madame le Juge Eva Coelho avec 3 grandes sessions, chacune devant durer 4 jours. La 1re session débute le 8 avril, jugeant les principaux officiers (de colonel à capitaine), qui commandèrent l’action sur les lieux. La 2è session commencera le 15 avril. Elle doit juger les 17 officiers de grade mineur. Le 22 avril, débutera le jugement des 129 soldats.

Depuis six ans le jugement du massacre de Carajás est un grotesque feuilleton où l’on voit les classes dominantes utiliser les moyens les plus bas afin éviter qu’une punition exemplaire ne soit infligée. La Police Militaire qui commit ce massacre en reçut l’ordre du gouverneur de l’Etat en personne, Monsieur Almir Gabriel, toujours en place à ce jour.

Six ans sont passés et aucun coupable n’a encore été emprisonné, ni condamné. Six juges ont déjà suivi ce dossier, quatre d’entre eux se sont désistés « pour raisons personnelles ». Seule Madame le Juge Eva Coelho a accepté cette mission.

Six ans se sont écoulés et les classes dominantes de l’Etat du Pará, formées par l’oligarchie de l’élevage et par une couche de bureaucrates qui se sont toujours enrichis avec l’argent public, sont toujours en place, dans l’oubli de l’opinion publique.

Des 21 Jurés, choisis en décembre 2001, seuls 7 seront tirés au sort le jour même. Le plus bizarre, c’est qu’ils sont tous fonctionnaires publics, pour la plupart des fonctionnaires du gouvernement d’Etat, dont quelques-uns occupent des postes de confiance.

Le procureur public qui instruit l’affaire, n’a convoqué aucun témoin parmi les travailleurs qui étaient présents le jour du massacre. La même chose pour les journalistes qui ont filmé le massacre. Aucune convocation ni obligation de présence ne leur ont été imposée.

Depuis le mois de janvier 2002, 14 militants du MST ont été faits prisonniers dans la ville de Mãe do Rio. Ce sont des travailleurs de base, sans scolarité, qui ont pour la plupart plus de 50 ans et de nombreux enfants. Ils sont maintenus en prison sans aucun motif apparent. Un recours au Tribunal, qui aurait dû juger l’affaire en 48 h, a été déposé, mais plusieurs semaines se sont écoulées depuis, sans aucun résultat.

En vérité, ils sont devenus les otages du Pouvoir Judiciaire du Pará, afin de faire pression sur leurs camarades du MST, pour qu’il n’y ait aucune protestation, ni manifestation, durant le Jugement de Carajás.

Il est ainsi devenu évident que la farce montée durant cette instruction va, logiquement, suivre son cours pour mener jusqu’à l’acquittement des responsables de cette tragédie.

La seule manière d’essayer d’empêcher cette farce, sera la présence de journalistes de l’extérieur, pour qu’ils assistent en direct à cette partialité.

Trois enjeux

La reprise annoncée de ce procès est porteuse d’au moins trois enjeux :

- Un enjeu de vérité

Il reste encore bien des zones d’ombre sur la manière dont le massacre s’est déroulé. Un chercheur en communication de l’UNICAMP (Université Fédérale de Campinas), R.M. de Figueiredo, vient d’être exclu de l’Université sous un prétexte futile. Ce qu’on semble surtout lui reprocher c’est d’avoir analysé, à la demande de la justice du Pará, une bande vidéo réalisée par une télévision régionale au cours du massacre. En observant ce film, image par image, il a pu faire la démonstration que la Police Militaire a bien tiré en premier et qu’au moins l’un des 19 morts a été tué à bout portant. Jusqu’alors la version officielle prétendait que les Sans Terre s’étaient tués entre eux.

- Un enjeu judiciaire

Un tel procès implique de s’immiscer dans les intérêts de gens puissants dans l’Etat. Si la juge ne s’est pas bien préparée et n’a pas l’expérience des questions agraires, il est certain que cela influera sur le résultat final du procès . En outre, selon des journaux de Belém, cette juge était présente au cours d’une fête organisée par l’éditeur du livre de l’un des avocats de la défense des officiers incriminés. Cela n’est pas un très bon signe concernant sa neutralité.

- Un enjeu humanitaire

La tenue de ce procès reste donc une urgence, notamment pour les survivants, les blessés, les familles des victimes. Six ans après les faits, ils ne sont toujours pas indemnisés, et ne pourront l’être tant que l’affaire n’aura pas été jugée.

C’est pourquoi, le 18 avril 2001, un certain nombre d’entre eux ont occupé l’esplanade située en face du Palais des Despachos, à Belém. Le lendemain, ils ont rendu publique une « Supplique des pauvres de la terre » dans laquelle ils disaient : « Nous sommes 64 travailleurs et travailleuses qui voulons trouver dans la justice la garantie d’une pension de mutilation ; une aide médicale à ceux qui ont des problèmes psychologiques ou qui vivent avec des balles et d’autres lésions corporelles. Six années d’impunité et personne n’est condamné. Quand donc viendra la justice ? Nous voulons une vie digne ! Une patrie pour tous les Brésiliens ! ».

Comme toute réponse, le jour même, la Police Militaire a détruit leur campement et les a dispersés. L’une des veuves, Adalgisa Ribeiro, a même été placée sous la menace d’une mitraillette par les policiers. Elle a été hospitalisée en état de choc.


Le droit de manifester

A l’occasion du 5e anniversaire du massacre d’Eldorado dos Carajás, environ 2000 Sans-Terre ont bloqué la circulation des camions pendant 19 minutes - une minute de silence pour chacune des victimes - sur le pont international de Uruguaiana, principal point de passage à la frontière entre le Brésil et l’Argentine, dans le Rio Grande do Sul. Des poursuites judiciaires ont été engagées contre les manifestants, mais un juge fédéral de la ville de Bagé a rendu des conclusions contraires dans les termes suivants :

"On ne peut oublier que nous sommes ici face à l’action annoncée d’un mouvement social de revendication et de protestation, et on ne peut prétendre, a priori, transformer la question sociale en un cas de police. Car il n’est pas assez reconnu que, s’il a été fait quelque chose en matière de réforme agraire dans ce pays, cela est dû à la pression de ce mouvement populaire.

Évidemment, la lutte pour des droits légitimes n’autorise pas l’action violente contre les personnes ou contre le patrimoine public, qui entraîne, si c’est le cas, l’instruction sereine de la part des autorités et d’éventuelles responsabilités civiles et criminelles.

Mais en l’occurrence, par les preuves jusqu’à présent produites, rien n’identifie une quelconque menace de dommage imminent au patrimoine de l’Union. Même pendant la dite interruption de la circulation sur la route BR 293 reconnue éphémère (dix-neuf minutes), il n’était de la responsabilité des autorités policières que de veiller à la sécurité de tous, et d’assurer le passage des cas d’extrême urgence".

Impunité totale

« Au cours des quinze dernières années, rappelle M. Juvelino Strozake, avocat du MST, 1 654 personnes - paysans, militants du MST, dirigeants syndicaux, religieux, avocats, députés - ont été assassinées en raison de leur implication dans des luttes pour la terre.

Pour les responsables de ces crimes, qu’il s’agisse d’hommes de main à la solde des fazendeiros (1) ou de membres de la police militaire, l’impunité est totale. A ce jour, seules deux condamnations ont été prononcées, et encore s’agit-il de pistoleiros, simples exécutants. »


NOTES:

(1) Fazenda, grande propriété agricole (10 000 voire 15 000 hectares de terres souvent inexploitées). Le propriétaire d’une Fazenda s’appelle un fazendeiro