Ecrit le 15 avril 2015
Puisque chacun pr ?tend se soucier de l’envol des in ?galit ?s, pourquoi cette analyse du Fonds mon ?taire international (FMI) est-elle pass ?e ? ce point inaper ?ue (1) ? En raison de ses conclusions ?
Dans une ?tude pr ?sent ?e en mars dernier, deux ?conomistes issues de ce temple du lib ?ralisme rel ?vent « l’existence d’un lien entre la baisse du taux de syndicalisation et l’augmentation de la part des revenus les plus ?lev ?s dans les pays avanc ?s durant la p ?riode 1980-2010 » . Comment expliquent-elles ce lien ?
« En r ?duisant l’influence des salari ?s sur les d ?cisions des entreprises », l’affaiblissement des syndicats a permis « d’augmenter la part des revenus constitu ?s par les r ?mun ?rations de la haute direction et des actionnaires »
Selon ces ?conomistes du FMI, « une moiti ? environ » du creusement des in ?galit ?s que les lib ?raux pr ?f ?rent traditionnellement attribuer ? des facteurs impersonnels (mondialisation, technologies,etc.) d ?coulerait du d ?clin des organisations de salari ?s. Doit-on s’en ?tonner ?
Quand le syndicalisme, point d’appui historique de la plupart des avanc ?es ?mancipatrices, s’efface, tout se d ?grade, tout se d ?place. Son an ?mie ne peut qu’aiguiser l’app ?tit des d ?tenteurs du capital. Et son absence, lib ?rer une place qu’envahissent aussit ?t l’extr ?me droite et l’int ?grisme religieux, s’employant l’une comme l’autre ? diviser des groupes sociaux dont l’int ?r ?t serait de se montrer solide .
Or l’effacement du syndicalisme ne tient ni du hasard ni de la fatalit ? . En avril 1947, alors que l’Occident s’appr ?te ? conna ?tre trente ans de prosp ?rit ? un peu mieux partag ?e, Friedrich Hayek, un penseur lib ?ral qui a marqu ? son si ?cle, dresse d ?j ?? la feuille de route de ses amis politiques : « Si nous voulons entretenir le moindre espoir d’un retour ? une ?conomie de libert ?, la question de la restriction du pouvoir syndical est une des plus importantes. » Hayek pr ?che alors dans le d ?sert, mais quelques d ?cennies plus tard, gr ?ce ? l’intervention directe « ? et brutale » ? de deux de ses admirateurs, Ronald Reagan et Margaret Thatcher, lors de conflits du travail marquants (les contr ?leurs a ?riens am ?ricains en 1981, les mineurs britanniques en 1984-1985), le « pouvoir syndical » rend l’ ?me. Entre 1979 et 1999, le nombre annuel de gr ?ves impliquant au moins mille salari ?s passe aux Etats-Unis de deux cent trente-cinq ? dix-sept, celui des jours de travail « perdus », de vingt millions ? deux millions. Et la part du salaire dans le revenu national recule... En 2007, sit ?t ?lu pr ?sident de la R ?publique, M. Nicolas Sarkozy fait ? son tour voter une loi restreignant le droit de gr ?ve dans les services publics. l’ann ?e suivante, il pavoise tel un gamin hilare : « d ?sormais, quand il y a une gr ?ve en France, personne ne s’en aper ?oit. »
En bonne logique , l’ ?tude du FMI aurait d ? insister sur l’urgence sociale et politique de renforcer les organisations de salari ?s. Elle estime plut ?t qu’il reste ? d ?terminer si l’accroissement des in ?galit ?s d ? ? l’affaiblissement des syndicats est bon ou mauvais pour la soci ?t ? ...Ceux qui ont d ?j ?? une petite id ?e de la r ?ponse en tireront sans effort la conclusion qui s’impose.
Source : Editorial du Monde Diplomatique, par Serge Halimi, avril 2015.
(1) Florence Jaumotte et Carolina Osorio Buitron, « Le pouvoir et le peuple ? », Finances & d ?veloppement, Washington, DC, mars 2015

